Les 100 premières pages du roman « LE CÉSAR AUX PIEDS NUS »

 cesar1_webQue sait-on d’Hélicon, ce curieux affranchi de Caligula que nous conte, avec beaucoup de liberté, Albert Camus dans sa fameuse pièce ?

Pas grand-chose. Étonnant destin, pourtant !

C’était un jeune homme de l’âge de Caligula et tous deux s’entendirent comme larrons en foire jusqu’à la mort de ce dernier. Garçon cultivé, habitué à naviguer dans les courants du pouvoir, Hélicon fut de toutes les fêtes, de tous les secrets d’État et de toutes les frasques. Le témoin idéal pour faire découvrir au lecteur les arcanes de cette époque…

À travers « Le César aux pieds nus », Hélicon nous raconte ses tribulations, décrit son curieux maître et le règne tourmenté de Tibère. Ce qu’il fera découvrir au lecteur, ce sont les trames mêmes du pouvoir, les complots, l’incessant ballet des « hommes de l’ombre », ces affranchis ou esclaves qui firent l’histoire de Rome, et la famille des Césars dans toute son humanité. Drôle et impudent, intelligent et sournois, il manipulera les grands de l’empire pour le plus grand plaisir du lecteur.

 

LES 100 PREMIÈRES PAGES DU LIVRE :

 

La première chose qu’elle regarda fut mes dents. Puis ses vieilles mains fardées tâtèrent mes bras et ma poitrine. Elle souleva ensuite ma tunique et vérifia que je n’étais pas castré ni circoncis.

— Ton nom ?

— Je m’appelle Hélicon, Maîtresse, murmurai-je en prenant bien garde de ne pas la regarder dans les yeux.cesar2_ebook

Elle grimaça et relut la tablette que lui avait remise Limus, l’intendant de la maison de Tibère, quelques instants plus tôt.

« Dix-sept ans. Origine : Alexandrie. Docile et en excellente santé. Il sait servir à table, parle le latin et le grec, sait lire et écrire dans les deux langues et possède quelques notions de musique. »

— Qu’en penses-tu, Gaius ? demanda-t-elle, le nez dans les tablettes. Gaius ? Mais où est-il passé, encore ?

Elle jeta un regard agacé autour d’elle. Les prétoriens et les esclaves s’agitaient comme des puces prises de démangeaisons. Recevoir la mère du princeps[1] n’était pas chose courante depuis qu’il était parti pour Capri et chacun s’affairait.

En dépit de l’heure matinale, le soleil déjà faisait miroiter l’eau de l’impluvium. Par les hautes fenêtres, on entendait la foule, toujours plus nombreuse, affluer vers le forum, en contrebas. Elle rouspétait probablement encore contre les « patriciens en litière qui ne pouvaient pas se promener à pied, comme tout le monde ».

La vieille femme s’éloigna de sa garde personnelle, qui la serrait de près, pour aller tapoter le dos d’un garçon vêtu d’une toge prétexte[2] qui discutait avec deux prétoriens. Dépassant la plupart des hommes d’une bonne tête, il reluquait en ricanant une esclave germaine, interdite et rougissante sous le regard inquisiteur. Elle tenait un plateau sur lequel scintillait une coupe de vin frais trempé, prête à la présenter à l’Augusta au moindre signe.

— Gaius ! Je te parle.

— Pardon, mamma Livia, s’excusa le garçon en s’arrachant à la contemplation des seins proéminents de la jeune femme.

Livia fronça le sourcil.

— Surveille ton langage, je te prie. Tu n’es plus dans un camp militaire. Regarde. C’est l’esclave dont m’a parlé mon fils dans sa lettre.

L’éphèbe daigna enfin se retourner et s’approcha de moi en quelques sautillements de ses longues jambes. Une barbe clairsemée d’adolescent lui assombrissait les joues et une bulle en or ciselé reposait sur sa poitrine, fort développée en dépit de son jeune âge.

J’inclinai le front en réprimant un frisson. Je n’avais jamais vu des yeux semblables aux siens. Pers, immenses, inquisiteurs et fixes, ils mettaient immédiatement mal à l’aise.

— Il m’a l’air bien timoré, proavia[3], railla-t-il.

— Il fera très bien l’affaire.

— Bof.

— Écoute, Gaius, décide-toi, je ne resterai pas ici une minute de plus. Cette chaleur et cette maison… c’est insupportable.

— Je m’en remets à toi, proavia. Tu as bien plus de bon sens que moi.

Il se détourna et s’appuya contre une colonne pour observer l’esclave germaine qui se serait volontiers glissée entre deux abacules si elle l’avait pu.

Je fermai les yeux et fis une prière silencieuse. Pour rien au monde, je ne voulais me retrouver à servir ce jeune homme au regard cruel. Il m’effrayait. Et la vieille Livia non plus n’avait pas l’air commode. Un pli sévère barrait ses lèvres tandis qu’elle s’entretenait avec ses suivantes et elle s’exprimait avec la morgue d’une femme qu’il vaut mieux éviter de contrarier. Son fils Tibère lui-même ne s’y était jamais risqué, si l’on en croyait les rumeurs qui circulaient sur le Palatin.

— Ce garçon sera parfait pour servir un jeune homme comme Caligula, murmura l’intendant.

J’adressai à Limus un regard méprisant. Cette limace obséquieuse aurait pu embrasser un crapaud couvert de pustules s’il avait été un familier de César.

— Comment viens-tu de m’appeler ?

Je tressaillis en entendant la voix tonitruante s’élever dans l’atrium et Limus blêmit. Par Isis, il avait du coffre, le protégé de la vieille harpie ! Et l’oreille fine, par-dessus le marché, si j’en jugeais par la distance qui le séparait de nous.

— Gaius ! le tança l’Augusta. Un peu de tenue ! Et toi, ajouta-t-elle en pointant un doigt noueux sur Limus, je te conseille de ne plus donner ton avis sans qu’on ne te le demande ! Le maître parti, les esclaves pensent pouvoir faire la loi dans sa maison. Mais où vous croyez-vous donc ? Dans un tripot ?

L’intendant s’inclina jusqu’à terre.

— Excuse mon outrecuidance, Maîtresse. Plutôt mourir que de déplaire à la mère ô ! combien aimée du tout-puissant Tibère César. J’implore ton pardon à genoux.

— Et tu es encore debout ? railla le jeune homme, qui s’était approché sous l’œil admiratif des suivantes de son arrière-grand-mère.

L’Augusta sourit discrètement et Limus verdit.

— Je… j’ai des cailloux dans la vessie, Maître.

Livia recula d’un pas avec une mine écœurée et le garçon grimaça.

— C’est dégoûtant… cracha-t-il en se détournant pour se diriger vers le vestibule. Partons, proavia. Tu as raison, cet endroit est insalubre.

Les serviteurs échangèrent un regard circonspect et je crus Limus sur le point de défaillir. Insalubre ! Ce coquet évaporé trouvait la plus prestigieuse maison du Palatin, la propre demeure de César, insalubre. Qu’il s’en aille donc et me laisse bien tranquille dans mon insalubrité ! Je m’en satisfaisais fort bien.

— Encore un instant, Gaius. Qui était ton précédent propriétaire ? me demanda l’Augusta.

— Lucius Aelius Séjanus, Augusta.

À la mention du nom du préfet du prétoire, Maître « j’ai des glaives en lieu et place des prunelles » revint vers nous, trouvant un nouvel intérêt à la conversation. Ses yeux fixes brillaient d’une lueur malsaine.

— Et ? demanda malicieusement la vieille femme.

— Et… il m’a offert il y a trois ans à ton fils. Il n’y a rien à ajouter.

Limus me donna une tape sur la nuque, ce qui fit sourire la harpie.

— Appelle cette noble dame par son titre d’Augusta, comme tout un chacun ! hurla-t-il. Et témoigne-lui le respect qui lui est dû, comme un homme qui sait vivre !

Je baissai la tête, mais je jubilais. Si elle me prenait pour un rustre mal élevé, elle me ficherait la paix et repartirait en compagnie de son lémure[4] en prétexte.

— Laisse, murmura Livia. Mais, dis-moi, pourquoi mon fils ne t’a-t-il pas emmené avec ses esclaves favoris ?

— Je… Eh, bien… malgré toute la honte que j’ai à l’avouer, Augusta, je ne sais pas me tenir. Et je n’ai aucune éducation. Comme tu as pu t’en apercevoir…

La main de Limus se leva, prête à me mettre la tête à l’envers, mais le garçon la retint, ce qui ne manqua pas de me surprendre. Au moment où je me disais que je l’avais peut-être mal jugé, il fit tomber son battoir sur ma joue avec une force qui me fit chanceler.

— Ce n’est pas beau de mentir, fit-il en souriant.

Livia leva un sourcil.

— Limus ? Pourquoi mon fils n’a-t-il pas emmené ce garçon ?

L’intendant se pencha vers elle et risqua un œil de gauche et de droite en se frottant les mains sur la panse. Il se passait la langue sur les lèvres, se délectant par avance des commérages qu’il allait vomir.

— Ton noble fils est bien trop représentatif de l’honneur et de l’intégrité de ta famille pour trouver quelque charme aux adolescents, Augusta, murmura-t-il. Lucius Séjanus a sans doute confondu les goûts de ton illustre fils et les siens lorsqu’il lui en a fait cadeau, ajouta-t-il.

Le jeune homme se tourna vivement vers lui, une expression cruelle et amusée accrochée à son maudit minois d’éphèbe aristocrate.

— Mais tu trouves, en revanche, qu’il serait parfait pour moi ! Sous-entendrais-tu que je suis un débauché ?

Je vis Limus passer par une myriade de couleurs et ses lèvres molles tremblotèrent comme de la gelée. Il était soudain si pâle que je le crus sur le point de se pâmer. Si le garçon avait esquissé le moindre geste menaçant à son encontre, il aurait trépassé à l’instant.

— Je… je ne me permettrai pas, Maître. Tu…

— Il suffit ! trancha Livia. Gaius, cesse de jouer les petites pestes, tu vas le faire mourir de frayeur. Et, à la voir, cette maison n’a pas besoin de perdre un intendant.

— Pardon, proavia, murmura le lémure avec un rictus satisfait, fier de son ascendant sur le pauvre Limus.

Livia agita la main.

— Bien ! Il fera l’affaire.

Je sentis mon cœur s’arrêter de battre. Depuis que Limus m’avait appris que Tibère me cédait à sa mère, je ne craignais qu’une chose : de tomber sur une vieille vicieuse décrépite qui me mettrait dans son lit. Mais je crois que j’aurais préféré cela à cet inquiétant éphèbe.

L’Augusta se tourna vers l’un de ses serviteurs.

— Crassus, occupe-toi de ce garçon. Gaius, nous partons. Gaius !

Le lémure s’arracha à la contemplation de l’esclave germaine et me jeta un regard condescendant avant de quitter l’atrium pour gagner le vestibule et monter dans sa litière, aux côtés de son arrière-grand-mère.

— Espérons qu’il va se réveiller un peu, cracha-t-il. Pouvons-nous passer voir ma mère, à présent ?

— Je ne pense pas. Elle m’a fait savoir qu’elle était très occupée, Gaius.

Je vis le lémure se raidir et serrer les poings.

— Mais tu avais dit que…

— Gaius, j’ai dit non ! Ne fais pas l’enfant.

Quelques prétoriens et serviteurs s’étaient tournés vers eux et tendaient l’oreille, à l’évident mécontentement de l’Augusta.

— Proavia, tu m’avais promis que si je t’accompagnais, nous…

— Cesse de te donner en spectacle, siffla Livia entre ses dents. Je ne veux plus entendre un mot.

Le lémure se renfrogna et je le vis lancer rageusement un coussin hors du véhicule avant qu’un esclave ne tire le rideau. Je me plaçai derrière les porteurs, sous l’œil méfiant de l’homme qui venait de régler ma cession, le quinquagénaire peu engageant aux sourcils gris et broussailleux qui répondait au nom guère flatteur de Crassus.

— Tu es prêt ? me demanda-t-il.

— Ma foi, je… (Je jetai un regard suppliant à Limus, mais ce dernier se détourna, un sourire perfide accroché à la face.) Enfin, je…

— Un rat t’a-t-il dévoré la langue ? Qu’y a-t-il ?

— Ne puis-je prendre mes affaires ?

Crassus se tourna vers l’intendant, suffisant.

— Ne lui as-tu pas fait préparer un bagage ? aboya-t-il. Les ordres de César étaient pourtant clairs, il me semble.

Limus s’inclina profondément et répondit sur un ton mielleux :

— Hélicon n’étant pas affranchi, son pécule appartient à César. Quel intendant serais-je si je laissais partir un esclave avec les biens de son maître ? Mais si l’Augusta souhaite qu’il en soit ainsi, je peux donner des ordres pour que le…

— Non ! l’interrompit Crassus, les yeux rivés sur la litière entre les rideaux de laquelle sourdait une discussion animée, en agitant la main. Non, c’est inutile. Et nous n’avons déjà que trop perdu de temps.

Puis il ajouta à mon intention :

— Ce dont tu auras besoin te sera fourni. Allons-y.

— Que la route vous soit agréable et que les Dieux veillent toujours sur Tibère César et sa noble famille !

Crassus rejoignit la tête de la suite de l’Augusta et j’adressai un geste aussi discret que grossier à Limus.

« Salopard ! » articulai-je silencieusement.

Il répliqua par un clin d’œil méprisant.

— Porte-toi bien, Hélicon, minauda-t-il. Si tu n’es pas à la hauteur de la tâche, le noble Gaius pourra toujours te renvoyer. Je te garde une place de choix à l’entretien des latrines.

Je ne répondis pas et Crassus ordonna aux porteurs de se mettre en marche. Nous quittâmes la maison de Tibère pour nous diriger vers les murailles de la ville. J’étais fou de rage. En quelques instants, je venais de perdre tout ce que j’avais passé des mois à rassembler et à économiser. Le pécule que tout esclave a le droit de posséder, celui grâce auquel il peut parfois racheter sa liberté. Oh ! bien sûr, cela ne représentait pas une fortune, loin s’en fallait, mais ce pécule était la seule chose que je détenais en propre, contrairement à mon existence et à ma liberté. Enfin… comme l’avait perfidement rappelé ce cochon d’intendant, il m’appartenait tant que je restais chez mon maître. Comme si Tibère César se souciait du pécule d’un esclave ! C’est dans le coffre de Limus qu’il allait tomber, je n’avais aucun doute à ce sujet. Puisse-t-il pourrir sur pied et subir mille tourments ! Maudit soit-il, maudit soit César, maudit soit le lémure en prétexte à qui il m’avait cédé et maudite soit la vieille carne qui était venue me chercher !

 

 

 

 

La maison de Livia se trouvait à quelque dix milles au nord de Rome, sur l’ancienne rive étrusque du Tibre. Nous empruntâmes la via Flaminia et, lorsque nous arrivâmes en vue de la villa, vers la sixième heure[5] nous bifurquâmes sur une petite route pavée qui montait en pente douce. La grande demeure dominait la vallée du Tibre du haut de son promontoire et je pouvais apercevoir les arbres de l’immense terrasse-jardin depuis la route. Entre deux chênes se dressait une imposante statue de marbre, dos à la vallée. Probablement Tibère ou Auguste, respectivement fils et époux de l’Augusta, si j’en jugeais par la tenue militaire et l’allure martiale du modèle.

— Pourquoi ne sommes-nous pas allés dans la maison de l’Augusta sur le Palatin ? demandai-je à Crassus en essuyant la sueur qui perlait à mon front.

Il me gratifia d’un regard méprisant et leva les yeux au ciel, sans se donner la peine de me répondre.

— Ça promet… maugréai-je.

Il ne releva pas et ne fit aucun commentaire, se contentant de me pousser en avant, manquant de me faire trébucher sur une cadette.

Je repris donc ma grimpette en soupirant, suant sous le soleil. À mi-chemin du promontoire, je risquai un œil en arrière. Joli coin. Au loin, on devinait les collines de Rome, le Capitole surtout, et la vallée du Tibre s’étendait à mes pieds, belle et verte. L’herbe dansait sous le vent printanier, au son du courant, et le parfum qui me chatouillait les narines me changeait agréablement des remugles de la cité. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises. Arrivé en haut, je m’aperçus que la maison de Livia était loin d’être la seule. Une luxueuse petite ville de campagne étendait ses ramifications sur le plateau. Des thermes, un cirque, des bâtiments publics et des villas somptueuses se partageaient l’espace. Une villégiature dorée pour les gens riches, avides de fuir la chaleur qui tombait sur Rome au premier rayon de soleil.

— Ah ! forcément, maintenant je sais pourquoi, fis-je à Crassus.

— Tu ne sais rien, répliqua-t-il en me poussant de nouveau. Avance.

Je grimaçai et lui emboîtai le pas en grommelant. Si toute la maisonnée était aussi sympathique que lui, je n’étais pas prêt d’y faire mon trou ! Et moi qui avais mis des mois à constituer mon réseau dans la maison de Tibère… tout était à refaire. Si ce n’est qu’ici, je voyais mal comment mener mes petites affaires avec ce Charon acariâtre sur le dos. Je pouvais dire au revoir pour un temps aux gratifications et autres substantiels bonus desquels j’étais devenu coutumier. Les gens sont d’une sottise… L’empereur part pour la Campanie. Soit. Il reçoit régulièrement des courriers. C’est entendu. Mais faut-il être idiot pour croire qu’un simple esclave peut y glisser la demande « primordiale » – elles le sont toutes – qui permettra à un imbécile – ils le sont tous aussi – d’obtenir un poste au sénat – tous les imbéciles rêvent de devenir sénateurs – si tant est qu’il graisse suffisamment la patte de l’esclave en question, à savoir moi. Quoi qu’il en soit, ces benêts m’avaient permis jusqu’à maintenant de mener la belle vie dans la maison de Tibère. J’étais devenu un maître en la matière et certains auraient donné cher pour obtenir ma recette de l’esclave heureux. Elle est pourtant d’une simplicité enfantine : les fontaines publiques sont à tout le monde. À toi de faire comprendre aux crétins qu’il vaut mieux louer un gobelet pour y boire s’ils veulent qu’on les considère comme des gens importants. Et j’en ai loué des gobelets, en deux ans ! Ce qui m’a permis de soudoyer Limus pour échapper aux corvées, de culbuter les plus jolies filles du Palatin dans un coin de jardin et, ce qui n’était pas le plus facile pour une personne de ma condition, de me faire respecter. Ah ! Que de terribles souffrances mon départ allait occasionner dans la bonne ville de Rome ! Enfin… si j’en jugeais par la richesse de la villa qui se trouvait devant moi, et par la taille des autres, il devait bien y avoir un moyen pour reconquérir tout cela. Et puis le lémure en prétexte n’était peut-être pas si terrible que ça, après tout. Pour peu que les filles de cuisine et les raccommodeuses présentent un joli postérieur et des petits seins fermes, il y avait fort à parier que cet adolescent coincé, comme l’étaient tous les adolescents de bonne famille, me ficherait bientôt la paix. Le tout était de pourvoir son lit souillé de pollutions nocturnes en jeunes filles avenantes. J’allais te le dépuceler, moi, et le mener par le bout de…

— Tu écoutes, quand on te parle ?

Je frottai mon oreille, qui sifflait encore sous le coup de la gifle que Crassus venait de m’administrer, coupant le fil de mes fructueuses réflexions.

— Eh ! maugréai-je. Non, mais ça ne va pas, non ? Qu’est-ce qui te…

Et de deux. Le solde, sans doute. Mais cette fois-ci, je m’abstins de tout commentaire. Par Isis ! Quatre gifles en une seule matinée, voilà une chose à laquelle je n’étais guère habitué et à laquelle je n’avais pas envie de m’habituer non plus. La dernière fois que l’on avait levé la main sur moi, c’était à Rome, quand j’avais dit à Séjanus que je connaissais des chèvres qui embrassaient mieux que lui. Mais enfin, cela m’avait valu d’avoir été donné à Tibère plus vite que prévu et de mener la vie grecque. Je n’allais pas m’en plaindre… C’était le genre de gifles dont on se souvenait avec une émotion, une larme attendrie à l’œil, contrairement à celle-ci. Je comptais bien offrir un chien de la chienne, à ce vieux débris de Crassus, mais peut-être pas tout de suite. Chaque chose en son temps. Je tenais quand même à mes conduits auditifs.

— Excuse-moi, fis-je en baissant les yeux. J’étais perdu dans mes pensées.

— On ne te demande pas de penser, mais d’obéir.

— Et donc, tu disais ?

Il gronda comme un chien et me désigna l’entrée de la villa.

— Que nous sommes arrivés.

Le petit chemin se terminait à la porte d’enceinte de la villa. Nous y pénétrâmes et je fus introduit dans le vestibule.

Le train de vie de Livia n’avait rien à envier à celui de son fils. Des dizaines d’esclaves s’affairaient et je repérai deux ou trois filles plutôt à mon goût, qui répondirent à mon sourire par une œillade amicale. C’était déjà un bon début, ma foi. Mais je n’eus guère le temps de m’attarder à contempler leurs courbes harmonieuses ondulant sous le tissu blanc de leur robe. Crassus me tira en arrière, la main fermement pressée sur ma nuque, et me poussa dans l’atrium, pavé d’une mosaïque à motifs géométriques, au centre duquel chantait une fontaine. Il me conduisit, ou plutôt me traîna, vers le fond de la propriété. Le luxe des lieux me laissa sans voix et, sur le Palatin, j’étais pourtant habitué à ce qui se faisait le mieux. Les fresques murales de la villa étaient somptueuses et d’une délicatesse rare. On s’attendait presque à ce que les personnages prennent vie et tournent la tête sur notre passage. Pas un pouce du sol qui ne soit pas recouvert de mosaïques splendides, parfois dissimulées sous des tapis de Babylone aux pourpres chatoyants et aux ors raffinés. Dans les couloirs, à intervalles réguliers, d’exquises sculptures peintes montaient la garde sur leurs piédestaux et un discret parfum d’encens caressait les narines.

— Veux-tu bien avancer ! J’ai du travail.

Je tressaillis et m’arrachai à la contemplation d’une nymphe aux petits seins fermes et tendus pour rattraper Crassus, qui m’attendait au bout du corridor.

— Pardonne-moi, Maître. Je n’avais jamais vu une demeure aussi belle.

Il émit un petit sifflement dédaigneux et nous traversâmes un péristyle bordé de colonnes ioniennes, entre lesquelles s’élevaient à intervalles réguliers statues, arbres fruitiers et lauriers. Les esclaves que nous croisâmes m’adressèrent des regards condescendants, voire franchement hostiles, et passèrent leur chemin.

— Qu’ont-ils à me dévisager de la sorte ? demandai-je à Crassus.

Ce dernier haussa les épaules en levant les yeux au ciel comme si c’était une évidence.

— Ta tenue frise l’indécence.

Je hoquetai et examinai ma tunique. Un présent, ou plutôt le paiement, d’un chevalier qui m’avait chargé d’une « missive urgente pour César ».

— Qu’a-t-elle d’indécent, ma tenue ? me récriai-je en tirant sur l’étoffe de soie et de lin. Elle sort des métiers de l’un des plus prestigieux tisserands de Cos !

Crassus me jeta un regard méprisant.

— Si tu tiens tellement à ce que l’on voit à travers tes vêtements, que ne te promènes-tu pas nu ! Allez, monte.

Il me précéda dans l’escalier qui devait mener aux quartiers de la domesticité, au premier étage, et je le suivis en le singeant, grommelant dans ma barbe.

— Que ne te promènes-tu pas nu… je t’en ficherai, moi.

— Tu dis ?

— Que cette maison est très grande.

— Tu n’as encore rien vu.

Il me conduisit à travers une série de petites pièces envahies d’étoffes où une cohorte de couturières, lingères et raccommodeuses, toutes plus laides les unes que les autres, tiraient le fil ou disposaient consciencieusement des pinces sur des toges drapées autour de statues de marbre sans tête pour leur donner un pli harmonieux. À les voir se hisser sur la pointe des pieds pour piquer le tissu aux épaules, il ne pouvait s’agir que de celles du lémure.

En m’apercevant, elles échangèrent un regard amusé, mais non dénué de convoitise, comme en témoignaient la dizaine de paires d’yeux qui essayaient de deviner le peu que ne dévoilait pas mon vêtement. Plutôt me jeter sur les poules que j’avais entrevues dans le jardin, derrière le triclinium, que de céder aux avances de ces carnes !

— Clio ! appela Crassus. Clio !

— Oui, Maître ! J’arrive ! répondit une petite voix flûtée depuis le couloir.

Clio… joli nom. Et si le reste de la personne de cette belle muse était assorti à sa voix, je…

— Me voici, Maître.

Je me composai un sourire charmeur, auquel peu de femmes savaient résister, et me tournai vers la porte, bombant le torse. En voyant la muse, je crus défaillir. Par Osiris ! J’avais connu des laiderons, dans ma vie, mais à ce point, cela en devenait indécent. Je ne sais pas ce qui, de sa gorge ou de ses hanches, était le plus proéminent. Et ce visage ! Deux petits yeux porcins me considéraient par-dessus un groin rosâtre, lui-même surmontant une lèvre humide et lippue.

— Voici Hélicon, fit Crassus en me désignant du menton. Trouve-lui une tenue correcte et demande à Scaurus de lui couper les cheveux. On dirait qu’ils n’ont pas été taillés depuis les Saturnales.

Je poussai un petit cri horrifié en portant la main aux mèches qui ondulaient sur ma nuque.

— Mais c’est la dernière mode !

— Bien courts, précisa-t-il.

— Je…

Mais Crassus disparut dans le corridor et je me tournai, interdit, vers le troupeau de femelles qui me dévorait des yeux.

— Viens avec moi, Hélicon, fit la muse des porcheries en tortillant ses amas graisseux. On va te trouver quelque chose. Je m’appelle Clio.

— Je sais. J’ai entendu.

— Tu apprends vite, dis donc. Moi, il m’a fallu des mois avant de retenir tous les noms.

— Et, en plus, elle est sotte, soupirai-je.

— Oh ! non, c’est juste à côté, ne t’en fais pas.

Sotte et dure d’oreille. La pauvre fille n’avait rien pour elle. Je la suivis dans le couloir en observant ses énormes fesses rouler sous sa robe. J’avais l’impression de regarder deux chiens qui se battaient pour trouver leur place dans une niche trop étroite. Elle obliqua et entra dans une pièce remplie de coffres, dans lesquels elle fouilla pour en extraire une tunique de laine blanche et une ceinture de cuir.

— Tiens, essaye ça. Elle devrait t’aller. Et le blanc mettra bien en valeur ta peau bronzée, minauda-t-elle en rosissant.

Je pris le vêtement et le dépliai sur ma poitrine avec une moue.

— Tu n’as rien de plus court ?

— Elle t’arrive en bas des cuisses ! s’écria-t-elle, rougissant de plus belle.

— C’est bien là le problème. Ce n’est pas à quarante ans que je pourrais les montrer.

— Non, non, Crassus a dit « une tenue correcte », pas « une tenue à la mode ». Elle t’ira très bien. Je suis sûre que tout te va, de toute façon.

Je grimaçai un sourire et elle émit un petit rire gêné.

— Tourne-toi, Clio.

— Quoi ? Oh ! oui, bien sûr. Excuse-moi.

Elle me tourna le dos et je me défis de ma jolie tunique. Après l’avoir soigneusement repliée sur un coffre, j’observai la large ceinture où était inscrit le nom de mon nouveau propriétaire, à savoir l’Augusta. Quelle humiliation…

— Jolies fesses !

Clio poussa un petit cri et je tressaillis en me tournant vers le couloir. Une toute jeune adolescente m’observait, sans gêne aucune, un sourire amusé sur ses lèvres délicatement fardées. Par Isis, que cette fille était jolie avec son petit minois de fouine et ses longues mèches châtain clair cascadant, libres, sur ses épaules… J’en restai comme un poisson que l’on vient de sortir de l’eau.

— Maîtresse ! s’indigna Clio. Ne reste pas là ! Mais… tu t’es maquillée ? Si l’Augusta te voit ainsi, elle en fera une colère de Breton !

Mais l’adolescente ne bougea pas d’un pouce et sembla s’amuser de ma gêne.

— Je suppose que c’est le nouvel esclave de Caligula ?

— Maîtresse… supplia la muse.

— Tu as vu mes rubans de pourpre ? demanda-t-elle en se lissant les cheveux.

— Je te les apporte dans un instant, Maîtresse, mais je t’en supplie…

— Ça va ! je m’en vais. Et toi, fit-elle à mon intention, avec une moue malicieuse, tu vas prendre froid.

Elle disparut comme elle était venue, en coup de vent, et je restai planté là, incapable de faire un geste. Quel âge devait-elle avoir ? Quatorze ans ? Quinze, peut-être. Une ébauche de femme, mais quelle ébauche ! Tout ce que j’avais vu d’elle, c’était un corps élancé sous une robe informe de gamine, mais ce visage, ces yeux… Elle dégageait un je-ne-sais-quoi, qui… Qui quoi, d’ailleurs ? Je secouai la tête. Mais qu’est-ce qui me prenait ? C’était une enfant ! Non… une enfant n’avait pas des yeux pareils, débordants d’espièglerie et d’intelligence.

— Hélicon ? murmura timidement Clio. Tu vas bien ?

— Qui est-ce ? demandai-je en me tournant vers elle.

La « muse » prit une teinte purpurine et bredouilla je ne sais quoi, les yeux fixés sur mon bas-ventre. Je suivis son regard et me couvris précipitamment de la tunique blanche.

— Quoi ? m’écriai-je. Ça peut arriver, non ?

 

 

 

 

J’essayai désespérément d’attraper une mèche sur ma nuque, mais force était de constater qu’il n’y avait plus rien à saisir. Cette saleté de barbier n’avait rien laissé dépasser. J’aurais donné cher pour lui incruster son sourire dans la face lorsqu’il m’avait vu grimacer et faire le deuil de mes longues mèches aile de corbeau.

— Il faudra te remplumer un peu, mon garçon, fit Crassus en poussant à travers le petit jardin. On pourrait penser que l’Augusta te nourrit mal et ce ne serait guère convenable pour la réputation de cette maison.

— Je n’ai jamais été très en chair, Maître.

Crassus fronça les sourcils et cracha :

— Il faudra le devenir. Suis-moi. Maître Gaius t’attend dans le triclinium d’été.

Je lui emboîtai le pas en essayant de garder en mémoire l’agencement des lieux. En dépit de la température élevée, je tremblais et une sueur glacée me coulait le long du dos. J’avais eu beau me persuader que j’arriverais à mater le lémure, je n’étais pas rassuré à l’idée de me retrouver seul en face lui.

Crassus me conduisit dans un petit couloir souterrain admirablement orné, comme tout le reste, et tira un épais rideau d’un vert profond en me faisant signe d’entrer. J’obéis, sans quitter le sol des yeux, et il le rabattit derrière moi. J’entendis ses sandales cloutées résonner sur les mosaïques et s’éloigner. J’attendis un instant, le front incliné, que l’on m’adresse la parole ou que l’on me donne l’ordre de m’avancer, mais comme aucune voix ne s’éleva, je me décidai enfin à lever la tête. Ce que je vis alors faillit me faire tomber à la renverse. Un jardin… toute la pièce souterraine était un luxuriant jardin éclairé par des lampes à huile porte-bonheur en forme de phallus ailés. Sceptique, je m’approchai pour toucher délicatement l’un des murs peints, m’attendant presque à ce que le rossignol s’envole entre les branches des arbres fruitiers. Je n’avais jamais rien vu de tel, même au Palatin. Un frisson me remonta le long de l’échine et je levai les yeux vers le plafond, aussi bleu qu’un ciel d’été, au milieu duquel volaient des oiseaux de toutes sortes. Des fleurs avaient été disposées un peu partout dans la pièce, dans des vases de cristal multicolore, si bien que, dans cette pièce sans fenêtre, l’on ne savait plus ce qui était peint et ce qui était réel. C’était beau à couper le souffle.

— C’est un tombeau.

La voix n’était pas forte, mais je sursautai avec un cri et reculai d’instinct. Le lémure sortit de l’ombre, dans laquelle aiment se tapir tous ceux de son espèce, et s’avança vers moi, un sourire désagréable sur le visage.

— Un tombeau, Maître ? bredouillai-je, interdit.

Il fit un geste qui englobait toute la pièce.

— Dans ma famille, nous vivons avec les morts. Nous goûtons leur compagnie. Principalement celle de ceux que nous avons occis nous-mêmes.

Il s’approcha encore, si bien que son visage se retrouva à un souffle du mien. Il sentait le cinnamome. Je détestais ce parfum oriental entêtant et dus faire un effort herculéen pour ne pas battre en retraite.

— Je ne vois pas de mort, Maître, murmurai-je.

— Alors c’est que tu ne vois rien. Regarde autour de toi. Allez, regarde !

Je tressaillis et risquai un œil alentour, à la recherche d’un laraire ou de portraits d’aïeux, mais ne remarquai que des petites tables rondes délicieusement ciselées et des objets décoratifs. De deux choses l’une : soit il se moquait de moi, soit il était complètement fou. Le regard fixe et luisant qu’il me jetait plaidait malheureusement pour la seconde hypothèse.

— Je ne vois rien, Maître.

Il recula soudain et éclata de rire en tapotant un mur.

— La maison en est pleine. De jardins… Des jardins morts sur les murs. Des tombaux. Des cadavres d’oiseaux et des fruits de chaux. (Il fit un geste emphatique.) Un hymne à la fécondité, disent-ils. Tu parles… une ode à la mort, plutôt. Oui. Chez nous, on l’aime ! On la chérit ! On la vénère ! On vit avec ! En permanence… ajouta-t-il plus bas en se frottant les mains, comme le contact de la peinture les avait souillées. Ailleurs, les jardins croissent au soleil, mais chez nous… chez nous, ils meurent sur les murs.

Sans crier gare, il se saisit d’un vase opalin et le jeta contre la fresque avec un cri de rage. Le délicat récipient se brisa en dizaines de morceaux et je reculai contre un lit, m’agrippant au rebord. Je le vis ramasser un éclat translucide et pouffer. Il se tourna vers moi, follement amusé.

— Le vase est mort aussi ! fit-il en lâchant le fragment, qui tinta sur les mosaïques.

Il quitta le triclinium d’un pas léger et sautillant, me laissant dans la confusion la plus totale. Ce garçon était dérangé ! Je fixai le rideau de la porte, ne sachant si je devais le suivre ou rester planté là jusqu’à ce qu’il me pousse des racines. Je patientai un instant, m’attendant à le voir revenir ou à l’entendre m’ordonner de le rejoindre. L’étoffe verte s’agita et finit par s’écarter. Mais ce ne fut pas mon nouveau maître qui passa l’embrasure. Ou alors il avait réduit de moitié et avait coiffé une perruque.

— Alexis ! J’avais raison, il a encore cassé quelque chose ! Proavia va être furieuse.

— Ne touche à rien ! ordonna une voix masculine depuis le couloir. Tu pourrais te blesser. J’arrive tout de suite.

— D’accord !

J’observai ce petit bout de femme qui inspectait consciencieusement les débris cristallins éparpillés sur le sol. Je toussotai et elle tressaillit en poussant un cri.

— Salut ! fis-je en agitant les doigts.

Elle recula, timorée, et se cacha derrière une table pour m’observer. Je me prêtai à son examen avec une bonne grâce non dénuée d’amusement. Elle fronçait le nez et clignait des yeux. Deux grands yeux bleu clair où la curiosité disputait le pas à la prudence. Avec sa petite robe en lin fin et ses cheveux blonds cascadant sur son dos, il ne pouvait pas s’agir d’une esclave.

Je m’accroupis sur le sol et lui adressai un sourire que j’espérai rassurant.

— Je m’appelle Hélicon, fis-je d’une toute petite voix, pour ne pas l’effrayer. Le nouvel esclave de Maître Gaius. Et toi ? Tu as un nom ? (Elle recula contre le mur avec une curieuse plainte.) Gnnheu ? demandai-je. Ce n’est pas facile à prononcer, ça ! Mais c’est original.

Je réussis enfin à lui arracher un sourire et elle sortit de son abri.

— C’est pas mon nom, t’es bête !

— Oh ! me voilà rassuré.

Elle se redressa de toute sa petite taille.

— Je m’appelle Julia Livilla, fit-elle fièrement.

Je sifflai, impressionné.

— Julia ? Eh bien ! C’est un grand honneur pour moi de rencontrer une dame d’aussi noble de naissance, murmurai-je en m’inclinant. Julia Livilla… Tu dois donc être la fille du grand Germanicus ?

— Tu peux pas avoir d’honneur, t’es un esclave.

— Je vois… grimaçai-je. Pas de doute, tu es bien la sœur de mon nouveau maître.

— T’es à Caligula ?

— Il semblerait.

— Tu remplaces Nigellus, alors ? demanda-t-elle.

— Qui ?

Le rideau s’ouvrit soudain en grand et un jeune homme d’une vingtaine d’années, au teint clair constellé de taches de rousseur et à la chevelure couleur d’airain entra, armé d’un balai et d’un seau. Il sourit en me voyant.

— Salut ! fit-il. Tu es nouveau ? Je ne t’ai jamais vu, avant.

— Il remplace Nigellus, lança la petite. C’est Hélicon.

— Oh ! C’est donc toi que le maître attend dans le péristyle ?

Je blêmis.

— Le maître m’attend ?

Alexis hocha la tête.

— On dirait. Il est assis sur un banc, les yeux fixés sur la porte. Tu ferais mieux d’y aller, il n’est pas du genre patient.

Une sueur froide me coula le long du dos.

— Oui je… j’y vais. (Je marchai vers le seuil d’un pas mal assuré.) Euh… c’est de quel côté le péristyle ?

Livilla vint vers moi, m’attrapa par le bas de ma tunique et me tira derrière elle comme si j’étais un chien en laisse.

— Je lui montre ! fit-elle joyeusement.

Alexis sourit et entreprit de ramasser les morceaux du vase brisé tandis que la gamine m’entraînait dans le corridor.

— Dis-moi… Nigellus, c’est qui ?

— L’esclave de mon frère. Celui qui est mort. Mais avance !

Elle tira brutalement sur le tissu et j’entendis un craquement.

— Je sais marcher tout seul, tu sais ?

— Et alors ?

Elle rit et se mit à trottiner, si bien que je dus lui emboîter le pas pour ne pas la faire tomber.

— Il est mort, dis-tu ?

— Oui. Un accident, Caligula a dit.

Je réprimai un frisson.

— Et… quel genre d’accident ?

Elle s’engagea dans un escalier et, la petite bouche en cœur, postillonna un son désagréable, comme lorsque l’on presse un fruit trop mur.

— Il a eu la tête écrabouillée.

Je m’arrêtai brutalement. Emportée par son élan, Livilla n’eut pas le réflexe de lâcher le bas de ma tunique. Le tissu se tendit et, déséquilibrée, elle tomba contre moi en gesticulant.

— Aïe ! gémis-je. Doucement ! Ça fait mal.

Elle me griffa la cuisse.

— T’avais qu’à pas t’arrêter ! J’aurais pu me casser la figure.

— Comment ça, la tête écrabouillée ? insistai-je.

Elle haussa les épaules.

— Nigellus est tombé devant le cheval de Caligula. Rapidus lui a écrasé la tête avec ses sabots. Mon frère a dit que c’était dégoûtant et qu’il y avait de la cervelle partout. J’ai pas vu, on m’avait obligé à faire la sieste. C’est les cris qui m’ont réveillée. Il m’a raconté ça à la cena[6] et j’ai vomi sur Drusilla. Proavia l’a puni. (Elle frissonna et me tira de nouveau derrière elle.) Allez, on est presque arrivés !

Je la suivis dans un état second. Accident, tu parles ! À voir la scène dont j’avais été témoin dans le triclinium, Fortune était aussi fautive dans ce drame qu’il y a de boutons sur le nez d’Aphrodite. Ce fou dangereux avait dû piétiner son esclave pour une peccadille, si ce n’est par jeu. Bon sang, je ne donnais pas cher de ma pauvre peau…

Dehors, le soleil m’éblouit et je dus cligner plusieurs fois des yeux pour y voir clair. La petite me traînait toujours par le devant de ma tunique et je faillis trébucher sur une dalle.

Un rire tonitruant s’éleva, juste devant nous.

— Livilla ! En voilà une belle prise ! Tu t’es trouvé un nouvel animal de compagnie ?

— Il était perdu, fit la petite. Tu l’avais laissé tout seul en bas.

Elle me lâcha et je lissai ma tunique. À l’ombre d’un citronnier, Gaius était assis sur un banc de marbre, entre deux colonnes du péristyle. Livilla lui grimpa sur les genoux et s’installa à califourchon sur sa cuisse.

— Crois-tu qu’il soit normal pour un maître d’avoir à attendre son esclave, Hélicon ? demanda le lémure en plissant méchamment les yeux.

— Je ne connais pas encore bien les lieux, Maître, bredouillai-je en inclinant piteusement la tête.

Il fit claquer sa langue contre son palais, enlaça sa sœur et posa le menton sur son épaule.

— Qu’est-ce qu’on lui fait, Livilla ? chuchota-t-il.

— Tu piques ! Enlève ta tête !

— On pourrait le couvrir de miel et l’abandonner aux fourmis, qu’en dis-tu ?

— Que proavia va te punir. T’as encore cassé un vase.

Gaius poussa un soupir agacé et souleva la petite par les aisselles pour la poser sur le sol.

— Va jouer, tu m’énerves, fit-il en lui donnant une petite claque sur les fesses.

— Tu vas être encore puni ! railla Livilla en lui tirant la langue.

Gaius fit mine de ramasser un caillou sur le sol pour le lui jeter et elle disparut en piaillant derrière la colonnade. Puis il s’assit en tailleur sur le banc et croisa les bras, me fixant sans dire un mot. Je soutins son regard un instant et baissai les yeux, ce qui sembla le ravir.

— Ah ! Hélicon, que vais-je faire de toi ? soupira-t-il.

Mes tripes firent des nœuds et mon estomac gronda, ce qui le fit sourire. Je n’avais rien avalé depuis que j’étais arrivé.

— Pardon, Maître, bredouillai-je.

— Je sais ! Tu ne mangeras rien jusqu’à ce soir ! Allez, viens.

Il sauta sur le sol et s’enfonça dans la villa. Je retins un soupir de soulagement. Quelques heures de jeûne valaient mieux qu’une volée de verges ou un tapis de fourmis affamées.

 

 

 

 

Le cœur de Gallus

 

 

Je passai la fin de l’après-midi à mettre un semblant d’ordre dans la chambre de Gaius. Comparées à ce capharnaüm, les écuries d’Augias auraient paru rutilantes et ordonnées à Héraclès lui-même. C’était à croire que le lémure avait répandu alentour ses vêtements, chaussures, tablettes ou que sais-je encore à coups de pieds et, à bien considérer le personnage, je me demandai à quel point cela n’avait pas effectivement été le cas.

Il fit irruption dans la pièce peu avant la cena, alors que tout était d’une propreté irréprochable, et grimaça.

— On dirait la chambre de ma sœur ! Mets des rubans aux lampes et des fleurs sur la table, tant que tu y es. (Il se baissa pour toucher le sol.) Tu as léché les mosaïques ? Elles n’ont jamais brillé comme ça.

Je ravalai un sarcasme et il retira ses bottines de courrier couvertes de terre d’une torsion de talon avant de les envoyer valdinguer à l’autre bout de la chambre. Après tout le mal que je m’étais donné ! Je les ramassai, les secouai à l’extérieur et les rangeai dans un coffre.

— Mais tu es maniaque, ma parole ! cracha Gaius en me regardant faire. Passe-moi une tunique propre. Dépêche-toi, par Jupiter !

— Ne veux-tu pas prendre un bain d’abord, Maître ?

— Pas le temps.

Il retira son laticlave, le roula en boule et le jeta sur le lit. J’ouvris un coffre et en sortis un pagne, que je lui tendis respectueusement.

— Je t’ai demandé une tunique !

— Mais… tu vas bien mettre quelque chose en dessous, Maître. À moins que tu ne veuilles revêtir une toge, bien sûr.

Il leva les yeux au ciel et soupira.

— Une toge à la maison ? Ça me ferait mal ! Pousse-toi de là, incapable !

Il me bouscula et fouilla dans ses coffres comme creuse un cochon dans un tas de détritus, répandant sur le sol tout ce qui lui tombait sous la main. Un « tout » que j’avais passé des heures à plier, ranger et cirer.

— Maître…

— Ah ! La paix !

— Maître… insistai-je.

— Mais qu’est-ce que tu as fait ? Je ne retrouve plus rien !

— Les laticlaves* sont dans l’armoire, Maître.

Il se redressa soudain et se planta devant moi, poings sur les hanches et le regard mauvais. Bon sang, ce qu’il était grand ! Je lui arrivais à peine aux épaules. Épaules deux fois plus larges que les miennes, d’ailleurs, et je suis loin d’être chétif. Gaius était tout en muscles et en nerfs. Surtout en nerfs… ce qui n’était pas fait pour me rassurer. Il devait être rapide comme un aspic. Pas facile d’esquiver les coups avec ce genre de gaillard.

— Et tu ne pouvais pas le dire plus tôt, imbécile ? (Il agita un long doigt menaçant sous mon nez.) Je n’aime pas que l’on se moque de moi ni que l’on me fasse perdre mon temps, Hélicon. Continue comme ça et je ne donne pas cher de toi.

J’inclinai le front et bredouillai une vague excuse.

— Caligula ! appela une voix dans le couloir. Proavia t’attend ! Dépêche-toi !

Je sentis mon cœur rater un battement en reconnaissant la voix haut-perchée. La fille qui était entrée dans l’atelier des couturières…

Gaius menait un combat acharné contre un laticlave récalcitrant en gesticulant comme singe pour essayer de l’enfiler.

— Oui, j’arrive !

— Maître, attention, murmurai-je, tu vas le déchirer.

— Caligula ! On ne va pas t’attendre toute la nuit ! Et où étais-tu passé ? Proavia est folle de rage !

— Ça va, Drusilla, je ne suis pas sourd ! Par les couillons de Jupiter, mais qu’est-ce qu’elle a, cette tunique ? C’est pas vrai ! Hélicon !

Je me portai à son secours, mais trop tard. J’entendis le tissu craquer.

— Oh, oh… murmurai-je.

La bande de pourpre était mal cousue et Gaius avait passé le bras par la déchirure, fendant littéralement la tunique en deux. Je vis émerger sa tête et son épaule au centre du vêtement.

— Aïe ! fis-je en grimaçant. Elle est fichue, Maître.

Il gronda comme un gosse en colère et gesticula de plus belle.

— Hélicon ! hurla-t-il. Qu’as-tu fabriqué avec mes tuniques ?

— Rien, Maître, je n’ai fait que ranger ce qui était dans la chambre.

La porte s’ouvrit brutalement.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu fais ? (La jeune fille au joli visage de fouine, que je savais maintenant répondre au nom de Drusilla, regarda l’étendue du désastre et éclata de rire.) Le voilà qui se prend pour le divin Auguste !

— Très drôle ! aboya son frère en jetant rageusement au sol la tunique déchirée pour en prendre une autre et l’enfiler.

Je les regardai à tour de rôle, faillis faire un commentaire et me ravisai. Après tout, s’ils avaient l’habitude de se déshabiller l’un devant l’autre, ce n’était pas mes affaires.

— Où étais-tu passé, Caligula ?

— Dans l’écurie de tata[7].

— Quoi ? Proavia t’avait interdit d’y retourner !

— J’ai désobéi, voilà tout !

— Après avoir cassé un vase murrhin en plus. Mais tu cherches les ennuis ! Regarde-toi. Tu es couvert de bleus. Tu ne vas pas mettre ces sandales, j’espère ? Tu sais bien que proavia déteste ça !

— Je m’en fiche !

Gaius ferma une ceinture sur le laticlave, la prit par la main et l’entraîna dans le couloir.

— Mais enfin…

— Tais-toi et cours !

— Tu oublies Hélicon !

— Il a des jambes !

— Caligula !

Elle tira brutalement sur le bras de son frère et s’arrêta.

— Mais qu’est-ce qui se passe encore ? On va se faire écorcher par l’Ulysse en stola !

— Tu vas te faire écorcher. Viens ici, tu es tout débraillé. Depuis quand noue-t-on une ceinture sur un laticlave ? As-tu peur qu’il tombe ? Mais… tu empestes la violette ! Tu as rendu une petite visite à Marcella, hein ? Ne me dis pas contraire, la maison de son père est sur le chemin.

— Drusilla ! gémit lémure en piétinant comme un garçonnet.

Elle remit un semblant d’ordre dans sa tenue, le recoiffa d’un rapide mouvement de ses doigts effilés et lui enleva sa ceinture pour la lancer sur un banc.

— C’est bon, c’est bon, on y va. Mais mets la fille de Saturninus enceinte et je te prédis de beaux ennuis !

— Dépêche-toi !

— Qu’est-ce que tu vas dire à proavia ?

— Je verrais bien !

Ils reprirent leur course dans le couloir et je les suivis comme je le pus, évitant de percuter de plein fouet les esclaves qui se démenaient dans la maison et qui s’écartaient pour eux, mais pas pour moi.

Nous nous faufilâmes dans le petit jardin, derrière l’atrium, à bout de souffle et la mise en bataille. Une table ronde et des lits y avaient été dressés, autour desquels se tenaient cinq esclaves, prêts à servir la cena. Un homme replet lisait le contenu d’une tablette et l’Augusta, élégamment allongée, jouait impatiemment avec une serviette. Elle donna une tape sur la main à Livilla, qui essayait de prendre un petit pain sur un plateau.

— Mais j’ai faim, proavia !

— Une dame comme il faut attend ses hôtes avant de commencer à manger, intervint l’homme en interrompant sa lecture.

— Oui, mais j’ai faim quand même ! gémit la fillette. Ah ! Les voilà ! Je peux manger maintenant ?

Livia se tourna vers nous et je me fis aussi petit que possible. D’un regard, Drusilla me fit signe d’aller rejoindre une brunette assise sur un banc, entre deux lauriers.

— Tu daignes enfin nous honorer de ta présence, Gaius ! persifla la vieille femme. Puis-je savoir où tu avais encore disparu ?

— J’étais avec Drusilla, mamma Livia.

— Pardon ?

— Avec ma sœur, proavia.

— Je ne sais pas comment Antonia te passe ces écarts de langage ! Ils sont bons pour la plèbe et la piétaille, comme ce que tu portes aux pieds. Combien de fois dois-je te répéter de mettre des chaussures pour dîner en ma présence ? Crois-tu que c’est une tenue ?

— Désolé, proavia.

— Je répète, Gaius : où étais-tu ?

— Je tenais compagnie à… (Drusilla lui lança un regard affolé et se mordit la lèvre.) Ma sœur, acheva-t-il avec une grimace.

— C’est pas vrai ! lança la Livilla, la bouche pleine. Tu es encore allé monter les chevaux de tata ! Drusilla était avec Clio, je l’ai vue.

Gaius la transperça du regard.

— Sale peste ! maugréa-t-il. Tu vas voir tes fesses !

La petite se recroquevilla contre son arrière-grand-mère et cette dernière lui lissa les cheveux en soupirant.

— Il suffit. Venez manger.

Ils s’installèrent sur les lits et les esclaves servirent un repas léger.

— Je m’appelle Hélicon, chuchotai-je avec un sourire charmeur à la jolie brunette, à côté de moi.

Elle me fit un clin d’œil.

— Moi, c’est Carita.

— Quel joli nom.

— Merci. Je suis la servante de Drusilla.

— Elle doit bénir les Dieux pour cela.

Carita sourit et les deux fossettes qui piquaient ses joues roses se creusèrent. Eh bien, eh bien… elle était loin d’être laide, l’esclave de la jeune maîtresse. Voilà qui n’était pas pour me déplaire. Petite, menue, deux seins délicieux qui tendaient adorablement la robe de lin blanc et une bouche faite pour les baisers, douce comme le miel.

— Je suis ravi de te rencontrer, Carita, repris-je. Tu es la plus belle chose que j’ai vue dans cette maison.

« À part Drusilla » pensais-je. Mais s’il est une leçon que j’avais retenue d’Ovide, c’était de ne jamais faire croire à la suivante que sa maîtresse l’effaçait totalement. Les esclaves des dames de bonne famille sont le plus court chemin vers le lit de celles qu’elles servent. Alors mieux vaut ménager les susceptibilités.

— C’est gentil. Tu as un drôle d’accent. Serais-tu Grec ?

— Presque. Alexandrin.

— Égyptien, donc ?

— La dernière fois que l’on a vu Alexandrie, je crois que c’était en Égypte, en effet, la taquinai-je.

Carita rougit et étouffa un petit rire.

— Ma maîtresse m’a dit que tu étais le nouvel esclave de son frère ?

— Merci de me le rappeler, dis-je en essayant de continuer à sourire.

Elle appuya ses coudes sur ses genoux, le visage dans les mains, et poussa un soupir déchirant en coulant un regard gourmand au lémure.

— Tu en as de la chance…

Mon sourire se transforma en une moue écœurée et je levai les yeux au ciel. Pourquoi fallait-il toujours que les filles s’amourachent des pires spécimens de la gent masculine ?

— Qui est-ce ? demandai-je pour détourner la conversation en désignant le gros homme qui mangeait avec appétit.

— Le secrétaire de l’Augusta. Gallus.

— Et Antonia ?

— Qui ?

— Antonia. L’Augusta vient d’en parler. S’agit-il de l’épouse du défunt Drusus, le frère de Tibère ?

— Oui. La grand-mère de ma maîtresse. Et de Gaius, ajouta-t-elle avec une expression niaise en jetant à ce dernier une œillade dégoulinante d’admiration.

Il jouait avec sa nourriture et n’avait visiblement pas très faim, ce qui était loin d’être mon cas.

— Et nous ? Quand est-ce qu’on mange ?

— Chut ! L’Augusta nous regarde.

Carita rentra son cou dans ses épaules et baissa les yeux. Je l’imitai, par prudence.

— Alexis m’a dit que tu avais encore cassé quelque chose, Gaius ? demanda la vieille femme.

— Oui, proavia. J’ai fait tomber un vase.

Je levai la tête. Gaius la considérait avec un détachement qui frisait l’impudence et Drusilla les regardait à tour de rôle, perplexe.

— Sais-tu combien coûtait ce vase, Gaius ?

— Non, proavia, mais tu vas me le dire.

Livia tapa du plat de la main sur le rebord de son lit et les esclaves se raidirent.

— J’en ai assez, Gaius ! Cesse de me prendre pour une imbécile. Tu es un garçon intelligent, pourtant ! À quoi riment ces jeux puérils ? Depuis que tu es ici, tu as détruit plus de trésors qu’un homme ne peut en accumuler en une vie ! Et je ne parle pas de ta désobéissance.

Gaius la gratifia de l’un des regards assassins dont il avait le secret et un rictus étira ses lèvres fines.

— Tu as raison, proavia. Je vais faire tomber ta maison en ruines. Si j’étais toi, je me renverrais chez ma mère sur l’heure. On ne sait jamais.

Le gros homme qui répondait au nom de Gallus rougit de l’affront fait à l’Augusta. Drusilla hoqueta.

— Ne me menace pas, Gaius, cracha Livia. Tu es ici pour une raison bien précise.

— À savoir ?

— Baisse les yeux, Gaius ! Je t’interdis de me dévisager de la sorte. Tu entends ? Baisse les yeux !

Mais pas un instant il ne les baissa. Pire, je ne le vis même pas cligner des paupières. Comment arrivait-il à faire ça ?

— Caligula… supplia Drusilla. Obéis, pour une fois. Tu vas t’attirer des ennuis.

Peine perdue, autant s’adresser à un mur. Je ne savais pas ce qui allait lui tomber dessus, mais j’attendais la punition avec une certaine délectation, je dois bien l’admettre. J’avais une gifle et certaines humiliations à venger, mais j’avoue aussi que son attitude m’amusait. Combien de fois m’avait-on également ordonné de ne pas fixer les gens…

— Je te préviens, Gaius, fulmina la vieille femme. Si tu ne baisses pas les yeux tout de suite, je…

— Tu quoi, proavia ? Tu me gifleras ? Tu me feras donner les verges comme à un esclave ou à un chien ?

L’Augusta semblait sur le point de sortir de ses gonds et Gallus intervint.

— Je crois que j’ai une meilleure idée, Augusta.

— Toi, une idée ? railla le lémure. Ce serait un exploit à porter dans les annales !

Le gros homme se contenta de sourire, pas le moins du monde impressionné.

— L’Augusta se rend à Rome ce soir, pour éviter la foule et la chaleur de la matinée. Elle comptait t’emmener, ainsi que tes sœurs, mais, au vu de ton attitude, je suggère que tu restes ici. Et elles aussi, bien entendu.

Gaius blêmit soudain et perdit sa belle assurance.

— Tu n’as pas le droit, gémit-il.

Drusilla baissa la tête, désolée, et la petite Livilla éclata en sanglots.

— Que cela te serve de leçon pour la prochaine fois, martela Gallus.

— Fils de putain… chuchota Gaius.

Livilla bondit de son lit, sauta sur celui de son frère et lui barda les jambes et les flancs de coups de pied en s’agrippant à sa tunique.

— On verra pas mamma ! hurla-t-elle entre deux sanglots. À cause de toi, on ne verra pas mamma ! Méchant ! Méchant !

Les prunelles rivées à celles du secrétaire, le lémure ne bougea pas un cil en dépit des coups qui devaient lui vriller les tibias et le gros homme déployait un effort considérable pour ne pas détourner les yeux.

Drusilla se leva à son tour et essaya de calmer la fillette.

— Livilla, arrête !

— Méchant ! T’as fait exprès !

Après un dernier coup de poing dans le bas-ventre, que Gaius évita de justesse, Livilla s’enfuit en courant, pleurant à chaudes larmes. Drusilla se précipita derrière elle et Carita bondit de son banc à leur suite.

— Tu me paieras cela, Gallus, siffla le lémure avec un sourire de loup prêt à mordre. Avant peu, je t’arracherai le cœur, je t’en fais le serment.

L’interpellé essaya de sourire sans grand succès. Il était visiblement conscient de ce qu’un forcené tel que Gaius était capable de faire et je frissonnai.

Livia, elle, semblait vivre la scène en spectatrice, comme si elle était au théâtre, et non sans un certain plaisir.

— Ça suffit, Gaius. Hors de ma vue. Tu as fait assez de sottises pour aujourd’hui.

Le lémure se détourna après un dernier regard venimeux et passa devant moi, courant presque.

— Hélicon ! aboya-t-il. À la niche ! Hop !

Je serrai les poings et le suivis en me jurant que je lui rendrais un jour la monnaie de ses deniers. Il ne perdait rien pour attendre.

Gaius poussa la porte de sa chambre d’un coup de pied rageur et le battant rebondit contre le mur, si bien que je faillis le recevoir en plein visage.

— Où est mon coffret noir ? cracha-t-il sans prendre la peine de se tourner vers moi.

— Le coffret, Maître ?

— Un coffret en ébène que j’avais laissé sous mon lit, Hélicon. Il n’y est plus.

— Oh ! Je l’ai rangé dans l’armoire, Maître.

Il en sortit une cassette de bois sombre d’une bonne coudée de large et s’assit sur le lit, dos au mur. Je jurai en le voyant ouvrir sa bulle pour en sortir une petite clé qu’il glissa dans le fermoir.

— Qu’est-ce qu’il y a, Hélicon ? railla-t-il avec un sourire désagréable. Tu es superstitieux ? Les Dieux romains effraient-ils ton sang égyptien ?

— Je ne pense qu’à ton bien, Maître, bredouillai-je. Le bijou que tu portes à ton cou est sacré. Ce qu’il contient ne doit pas être souillé par des objets autres que ceux qui devront être offerts aux Dieux lors de la prise de ta toge virile.

Il éclata de rire et se redressa sur le lit.

— Regarde ce que je fais du sacré, Hélicon.

Gaius fit passer la chaîne d’or de sa bulle par-dessus sa tête et la retourna. De minuscules amulettes consacrées et autres menus objets destinés à protéger l’enfant jusqu’à son passage à l’âge adulte s’éparpillèrent sur le dessus-de-lit. Je baissai les yeux et fis discrètement un signe dans mon dos pour éloigner le mauvais œil. On ne se moquait pas impunément des Dieux et leur colère s’abattait sur celui qui leur manquait de respect. Qu’elle dévore le lémure, grand bien lui fasse, mais qu’elle m’épargne.

— Tu… tu ne devrais pas faire cela, Maître.

— Donne-moi ta main, Hélicon.

Déconcerté, je reculai d’un pas.

— Non, Maître…

— Ta main ! cria-t-il.

La gorge serrée, je tendis une main tremblante et détournai le visage en marmonnant une prière lorsqu’il déposa une amulette au creux de ma paume.

— Maître… reprends-la… (Il secoua la tête.) Je t’en prie, Maître…

— Qu’as-tu fait là, Hélicon ? murmura Gaius sur un ton caverneux, tout contre mon oreille. Tu as osé toucher l’intouchable.

Son souffle chaud contre mon cou et le cinnamome qui m’enveloppa de son suaire odorant me firent désagréablement frissonner. Je me mordis la lèvre et plissai les paupières en demandant à tous les Dieux que je connaissais de m’épargner.

— Maître… s’il te plaît…

Il récupéra l’amulette avec un sifflement méprisant et la rangea avec les autres dans le bijou.

— Tu es un imbécile, Hélicon. Il n’y a qu’une puissance divine que tu dois craindre, ici. Moi ! Tu en es conscient, j’espère ?

Je frémis, ce qui le fit hurler de rire. Le voilà qui se prenait pour un Dieu, maintenant. Mais s’il y avait une chose dont j’étais certain concernant les imbéciles, c’est qu’il ne fallait jamais les contrarier. À plus forte raison s’ils étaient riches et appartenaient à la famille la plus influente au sein de la république[8].

— Un descendant du divin Auguste ne peut être que d’essence divine, Maître. Ta famille ne porte-t-elle pas le sang de Vénus et d’Enée ?

Mes paroles semblèrent le ravir.

— Quel âge as-tu, Hélicon ?

— Je viens d’avoir dix-sept ans, Maître.

— Je les aurais dans deux mois. Tu as l’air d’en savoir long sur ma famille.

Je me mordillai la joue. Était-ce un piège ?

— J’ai vécu deux ans dans le palais de César, Maître, finaudai-je. La grandeur des tiens est sur toutes les lèvres.

— Je vois…

J’attendis la suite, mais il s’était de nouveau adossé au mur et fouillait dans le coffret sans faire attention à moi. Je ne voyais pas ce qu’il contenait, car Gaius prit grand soin de laisser le couvercle relevé. Ne sachant quoi faire, j’entrepris de ranger le désordre qu’il avait semé avant que sa sœur ne vienne le chercher. Ses vêtements dégageaient une écœurante odeur de sueur mêlée d’effluves de violette et de parfum oriental.

— Tu as faim ? demanda-t-il de but en blanc.

— Je te sais gr…

Mes remerciements moururent sur mes lèvres lorsque je vis ce qu’il tenait à la main.

— Il appartenait à mon père, dit-il en caressant prudemment du doigt la lame du poignard. Alors ? Tu as faim, oui ou non ? (Je bredouillai une réponse incompréhensible.) Je me demande quel goût aura le cœur de Gallus… murmura-t-il en passant une langue gourmande sur ses lèvres fines.

— Maître, tu… tu ne vas quand même pas…

Je ne pus finir ma phrase, l’estomac au seuil des amygdales. Ce garçon était fou à lier, cela ne faisait plus l’ombre d’un doute. Et moi qui avais cru qu’il ne pouvait exister de pire maître que Séjanus… En cet instant, j’aurais volontiers donné dix ans de ma pauvre vie pour retrouver son sourire glacial et son regard calculateur.

— Tu m’as entendu le menacer, n’est-ce pas ? demanda Gaius. Ne mens pas, je t’ai vu tendre l’oreille.

— Oui, Maître.

Le lémure bondit soudain de son lit avec une rapidité qui ne me laissa même pas le temps de cligner des paupières. Il posa le poignard sur ma gorge et sa main gauche, glacée sur ma peau, m’enserra la nuque. Je me crus sur le point de perdre le contrôle de ma vessie.

— Parles-en à une seule personne et je te fais le serment que ton cœur tiendra compagnie au sien. Tu m’as compris ? hurla-t-il à un pouce de mon front.

— Ou… oui, Maître. Mais…

— Mais quoi ?

— Maître… je n’étais pas le seul témoin.

— Hélicon… siffla-t-il entre ses dents.

— Très bien, Maître. Je… enfin, considère que je n’ai rien entendu.

Je tremblais de tous mes membres, sentant la lame mordre la peau sensible de mon cou.

— Bien ! fit-il gaiement en reculant comme si de rien n’était. Tu es un bon garçon, Hélicon. Maintenant, va manger dans les cuisines et laisse-moi dormir. J’ai sommeil.

Je luttai pour ne pas porter la main à ma gorge.

— Oui, Maître.

— Je n’aurais pas besoin de toi jusqu’à demain matin, alors ne fais pas de bruit en te couchant.

— En me couchant, Maître ? Où dois-je dormir ?

Il rit, comme à une bonne plaisanterie.

— Où dorment les chiens, Hélicon ? À la porte de leur Maître, bien entendu. Clio te trouvera un coussin confortable, ajouta-t-il, affable. Allez, file ! dit-il en caressant la pointe du couteau.

J’obéis avec soulagement. Voire même avec une certaine hâte. D’accord… je m’enfuis littéralement de la chambre. Je m’enfonçai dans le couloir, poursuivi par le rire démentiel du lémure, les jambes flageolantes et ne sachant absolument pas où j’allais. Au détour d’un corridor, je faillis heurter Clio.

— Ah !

Je m’aplatis contre le mur, le cœur battant.

— Hélicon ? En voilà un cri. Tu es tout pâle. Ce n’est que moi, voyons.

— Excuse-moi, fis-je en agitant la main. Tu m’as surpris.

— Tu t’es perdu ?

— Hein ? Oui, je… le maître m’a autorisé à aller manger quelque chose en cuisine. Où est-elle ?

Son visage bouffi se tordit.

— La cuisine ?

— Non, raillai-je, le vestibule !

— Il est de l’autre côté, après l’atrium. Tu traverses le jardin en prenant à droite et…

— Clio ! Bien sûr, la cuisine. Que veux-tu que je trouve à manger dans le vestibule ?

Elle plissa les paupières et après avoir remis ses idées en place, ce qui sembla lui demander un effort considérable, me gratifia d’un sourire porcin.

— Ah ! C’était une farce.

— Quel esprit acéré, Clio ! Tu m’impressionnes.

Elle se tortilla, rougissante, en bouchonnant un pan de sa robe.

— Tu trouves ? Pourtant, tout le monde dit que je suis simplette.

— Ils sont loin de la vérité, Clio, fis-je avec un sourire désarmant. Tu es bien plus que cela.

— Toi, au moins, minauda-t-elle en gloussant, tu es gentil. Presque autant que Maître Gaius. Lui aussi, il me fait des compliments de temps en temps.

— Oh ! ça ne m’étonne pas de lui. Alors ? Tu me la montres, cette cuisine ?

— Bien sûr, suis-moi.

La vision de ses énormes fesses dansant sous sa robe me revint en mémoire et je la pris par le bras.

— Allons-y de conserve, plutôt. Et il me faudrait un gros coussin, aussi.

— Un quoi ?

— Je t’expliquerai.

Elle gloussa de plus belle et nous nous engageâmes dans un couloir souterrain.

 

 

 

 

Clementia, une esclave d’une quarantaine d’années qui avait été, d’après ce que je compris, la nourrice de Gaius et de Drusilla, me fit asseoir sur un tabouret et me servit du pain, des olives, un gobelet de vin trempé et du lait caillé. Sa robe avait peine à contenir les seins les plus gros que je n’avais jamais vus. N’eût été son visage avenant et ses immenses yeux rieurs, Clementia aurait pu passer pour la mère de Clio. Elle portait très bien son nom et je lui en fis la remarque.

— Cela vaut mieux, quand on élève des nourrissons, dit-elle avec humour. Oh ! ces petits poupons ! Quand je les vois, j’ai du mal à réaliser que j’embrassais encore leurs petites fesses joufflues il y a quelques années. Les bambins grandissent trop vite, Hélicon. Bien trop vite, oui, comme mon petit Caligula. Que Junon le protège, le cher enfant ! Si tu l’avais vu gambader devant son père, avec son uniforme de légionnaire…

J’en avalai un noyau d’olive. « Le cher enfant » ! Mieux valait entendre ça que d’être sourd.

— Clementia ! intervint le cuisinier en épluchant un concombre. On le connaît par cœur ton panégyrique du sale gosse. Change de chanson.

— Sale gosse ! s’époumona la nourrice. Mon Caligula ! Tu es sot, Suétonius[9] ! S’il te fait des niches, c’est parce que tu n’as jamais su y faire, avec lui.

— Et s’il avait reçu de bonnes raclées quand il le méritait, j’aurais peut-être encore mon auriculaire ! tempêta le cuisinier en tendant sa main amputée.

— Il t’a coupé le doigt ? m’écriai-je, manquant de peu m’étrangler à nouveau.

Suétonius s’assit près de moi et joua avec les poils de ses sourcils.

— Il aime faire souffrir les gens, c’est dans sa nature.

— Vieille langue de putois ! se récria Clementia à grand renfort de gestes, oubliant qu’elle tenait une aiguière de vin dont elle éclaboussait ceux qui se trouvaient à portée. C’était un accident. Ne l’écoute pas, Hélicon. Cette vipère se complaît dans les exagérations et les ragots.

Un esclave la soulagea aimablement du récipient avant que l’idée ne lui vienne d’en vider le contenu sur la tête du cuisinier, qui se pencha à mon oreille.

— Méfie-toi de lui, c’est un vicieux. Il a attendu que je commence à dépecer un cochon et paf ! Il a fait tomber le hachoir. Tout ça parce que je lui avais interdit de se servir du vin.

— Suétonius ! aboya Clementia, nous faisant sursauter. Cesse de dire des horreurs ! Il a trébuché, tout monde l’a vu. Remets-toi au travail, oiseau de mauvais augure ! Et, par tous les Dieux, arrête de mettre ces maudits concombres dans tous les plats !

— Vous ne savez pas ce qui est bon pour la santé, ignorants que vous êtes ! César lui-même en consomme chaque jour. Il en fait cultiver dans des caisses montées sur roues que l’on déplace pour qu’elles soient constamment au soleil afin de…

— Ici, nous ne sommes pas dans la maison de Tibère, Suétonius. Tout le monde déteste ça !

— Bah ! Tu n’y connais rien. Fais attention à Gaius et ne le contrarie pas, si tu tiens à tes doigts, ajouta-t-il à mon intention avant que la nourrice ne le lève par la peau du cou pour le pousser vers ses fourneaux.

— Ne l’écoute pas, mon ânon, dit-elle en remplissant mon gobelet. Caligula est un garçon charmant et je suis certaine que vous allez bien vous entendre. Pauvre Nigellus… ajouta-t-elle en soupirant. Lui aussi, c’était un bon garçon. Quel malheur !

— Oui ! fit Suétonius en plongeant la main dans les entrailles d’une murène pour l’en délester avec un bruit gluant. Et, lui aussi, c’était un accident ? Ah !

Clementia tapa du poing sur la table et lui coula un regard assassin.

— Ouh ! celui-là… si je ne me retenais pas !

— Tu es la nourrice de Drusilla, donc ? demandai-je en vidant mon gobelet.

L’expression de Clementia s’adoucit.

— Oui. Quel joli poupon elle était ! Jamais un cri, jamais un caprice. Un vrai petit amour. Comme Livilla.

— Quel âge a-t-elle ?

— Livilla ? Onze ans.

— Quoi ? ne pus-je m’empêcher de m’écrier. On dirait une gam… enfin une fillette.

La nourrice hocha la tête.

— Alors que Drusilla est déjà une vraie petite femme, hein ? Elles n’ont qu’un an d’écart, pourtant. (J’écarquillai les yeux.) Cela surprend, je le sais. Livilla est… comment dire ?

— Lente ! lança le cuisinier. Dis-le. Je ne vois pas pourquoi vous faites autant d’histoires. Les mariages consanguins ne donnent jamais rien de bon, de toute façon. Ces gosses sont tous cinglés !

— Suétonius ! Tu mériterais que la maîtresse te brise le dos à coups de bâton bien vert ! Quelle consanguinité ? Germanicus et Agrippine n’étaient pas parents !

Ils entamèrent une bataille rangée de noms d’oiseau, mais je ne les écoutais plus. Depuis que Suétonius avait parlé, le morceau de pain que je mangeais m’était resté dans la gorge. « Les mariages consanguins ne donnent rien de bon »… Un visage de garçonnet dansa devant mes yeux et je les frottai pour l’en chasser. Mon frère. Ma honte…

— Crocos… murmurai-je sans m’en rendre compte.

— Tu dis, Hélicon ?

Je sursautai.

— Hein ? Non, rien. Tu me parlais de Livilla.

Clementia s’assit à mes côtés et se servit un gobelet de vin.

— Oui. Quelle tristesse que cette petite et Drusilla n’aient presque pas connu leur père Germanicus. C’était un homme bien et un excellent père, oui, on peut le dire. Pauvres enfants ! Livilla n’avait pas un an lorsqu’il est mort. Par Cybèle ! Neuf accouchements. C’est une rareté dans la haute société. Le divin Auguste, puisse-t-il toujours veiller sur sa descendance, doit être bien fier de sa petite-fille Agrippine.

— L’épouse de Germanicus a eu neuf enfants ? Je croyais qu’ils n’étaient que six.

La nourrice soupira, désolée.

— Trois sont morts en bas âge. Il en reste six.

— J’ai eu l’occasion de voir Néro et Drusus sur le Palatin.

— Beaux garçons, hein ? fit-elle avec fierté. Mais ils n’ont pas le cœur de Caligula.

— Heureusement pour eux ! railla le cuisinier en farcissant sa murène.

— Tais-toi, Suétonius ! Tu commences à m’échauffer les oreilles.

— Qu’en est-il d’Agrippine, Clementia ? La fille, je veux dire, pas la mère.

— La petite ? Elle s’est mariée il y a peu. Pauvre chérie… quel époux César est allé lui choisir !

Une larme lui perla au coin de l’œil et elle l’essuya d’un revers de son tablier.

— Je suis navré d’évoquer de mauvais souvenirs, m’excusai-je.

— C’est la vie, mon garçon. Dans ce milieu-là, les gens sont parfois plus esclaves que le dernier des chevriers. Des oiseaux rares dans une cage dorée, oui… pauvres petits. Allez, mange, tu fais pitié à voir.

Je repoussai le plat de fromage qu’elle me présenta et m’essuyai la bouche avec une serviette.

— Non, merci, je n’en peux plus. Et je tombe de sommeil.

Elle me pinça maternellement la joue et hocha la tête.

— Va dormir, il est tard.

— Bonne nuit, Clementia. Bonne nuit Suétonius.

— Ne dors que d’un œil ! fit ce dernier. On ne sait jamais.

— Suétonius ! le tança la nourrice. J’espère que tu t’étrangleras un jour avec ton propre fiel !

— Tu sais ce qu’il te dit, mon fiel ?

Je quittai la cuisine et les laissai se chamailler. Ce que venait de m’apprendre Suétonius n’augurait rien de bon. Il partageait visiblement mes doutes quant à « l’accident » de mon prédécesseur. Et Clementia… la brave femme était la gentillesse personnifiée et voyait toujours les enfants de Germanicus et d’Agrippine comme les poupons dont elle avait changé les langes. L’affection qu’elle leur portait l’aveuglait. Comment allais-je me sortir de ce guêpier ? Je ne pouvais pas m’enfuir ni me plaindre des mauvais traitements de Gaius. Pas encore. Il ne me restait qu’à lui obéir, le servir avec obséquiosité et faire preuve d’une déférence que j’étais loin de ressentir. Il finirait bien par se lasser de moi, cet imbécile. Ou par me tuer… Non, quelqu’un le tuerait avant. Il valait mieux être optimiste dans ce genre de cas. Il allait bien tomber tôt ou tard sur une forte tête qui ne se laisserait pas faire, les Dieux ne pouvaient être injustes au point de laisser vivre ce forcené. Et s’il tombait de cheval ? Cela pouvait arriver. Une mauvaise chute et hop ! Plus de Gaius.

« Jupiter, puisque tu es romain, tu es sans conteste plus qualifié que mes Dieux pour tuer des gens. » Priai-je en silence. « Je jure de sacrifier à ses mânes durant cinq ans si cela lui arrive ! Et de sacrifier tous les mois à ta gloire. Ou l’inverse. Enfin, je ferai ce que les Romains font d’habitude dans ce genre de cas. »

Je me glissai sans bruit dans l’antre du lémure, l’oreiller et la couverture donnés par Clio sous le bras, et remarquai que la pièce était vide. Le lit n’était même pas défait. Où était-il allé traîner, à une heure pareille ?

— Se briser le cou, avec un peu de chance, maugréai-je.

Je m’installai comme je le pus contre le mur, près de la porte, et m’endormis presque instantanément. J’étais rompu et nerveusement à bout.

Gaius me réveilla bien plus tard, lorsqu’il pénétra dans la chambre à pas de loup. Il se tourna vers moi et s’accroupit pour m’observer. Je fis semblant de dormir, surveillant ses gestes entre mes paupières mi-closes. Les femmes m’avaient toujours dit que j’avais des cils plus épais que ceux d’une fille et ils me furent, dans ce cas précis, d’une grande utilité. Le lémure agita la main devant mon visage et, voyant que je ne bougeais pas, se releva et glissa sous son lit le petit ballot qu’il tenait sous le bras. Quelque chose en tomba sur les mosaïques, et Gaius chuchota un juron en tournant la tête vers moi. Je n’avais pas fait un geste. Rassuré, il se déshabilla, étouffa la lampe à huile que j’avais allumée à son intention et se coula dans les draps.

Moi, j’avais cessé de respirer et des serpents me fouillaient les entrailles. J’avais très bien reconnu le bruit qu’avait fait l’objet échappé du ballot. C’était le tintement caractéristique du métal sur des abacules de mosaïque. Le bruit qu’aurait pu faire un poignard en tombant.

 

 

 

 

— Hélicon ! Debout fainéant !

Une douleur aiguë me transperça le flanc et j’ouvris les yeux. Où étais-je ? Je levai le nez et aperçus deux gros testicules velus qui se balançaient loin au-dessus de moi sous une énorme paire de narines et deux yeux pers. Mais qu’est-ce que je faisais par terre ?

— Allez debout ! Le soleil est levé !

Gaius enfonça de nouveau son talon dans mes côtes et je bondis sur mes pieds, nauséeux.

— Pardon, Maître.

La mémoire me revint d’un seul coup. La maison de l’Augusta, le lémure, les gifles, Drusilla, la nourrice et… le petit ballot, sous le lit.

— Tu dors tout habillé ? railla le lémure en me détaillant des pieds à la tête. Tu as intérêt à te changer, je ne me promènerai pas avec un paquet de linge fripé à mes côtés. Qu’est-ce que c’est que ça ?

Je baissai les yeux sur l’amulette que je portais au cou, sous ma tunique.

— Oh ! Rien du tout, Maître. Un souvenir de mon pays. Un objet sans valeur…

Je me retins de justesse d’ajouter « pour quelqu’un comme toi » et il sourit.

— Le bateau d’Isis ?

Je ne cachai pas ma surprise. Comment cet imbécile de Romain pouvait-il connaître ce symbole ?

— En effet, Maître.

— Superstition que tout cela. Donne-moi une tunique.

J’ouvris l’armoire pour en sortir un laticlave propre et luttai pour empêcher mon regard de glisser vers le lit, ou plutôt sous le lit.

— Non, Hélicon. Je veux la tunique verte.

Gaius s’étira et bâilla à s’en décrocher la mâchoire. Je lui présentai le vêtement et tiquai. Sa peau à peine hâlée était couverte de bleus et d’ecchymoses. Surtout les jambes.

Il suivit mon regard et sourit.

— La peste a de la force, dit-il en enfilant la tunique et en fermant sa ceinture. On ne dirait pas comme ça.

Je crus un instant qu’il parlait de la fille au parfum de violette, mais me souvins que la petite Livilla l’avait roué de coups de pieds la veille. Je préférai éviter de lui demander comment il avait récolté les autres meurtrissures. Quoiqu’à bien y réfléchir, ce n’était pas difficile à deviner entre les chutes de cheval, les bagarres qu’il devait provoquer régulièrement et les corrections de l’Augusta…

— Change-toi et mange. Je t’attends dans l’atrium avec les vieux débris.

Dédaignant les chaussures que je lui tendis, il enfila une paire de sandales et sortit en sifflotant. Je le trouvais bien aimable, tout d’un coup. Et de fort bonne humeur. Mon regard fut irrémédiablement attiré par le cadre du lit et je déglutis à plusieurs reprises pour me dénouer le gosier. Il fallait que je sache.

— Isis, protège-moi, murmurai-je en m’accroupissant au pied de la couche.

Le petit ballot blanc était toujours là. D’une main tremblante, je le tirai vers moi en retenant mon souffle. Il semblait léger. Je défis les pans de laine blanche, visiblement une tunique d’esclave, et le poignard de Germanicus me tomba sur les genoux. La lame était maculée de sang séché. Je me mordis la langue pour étouffer un cri et serrai les dents pour ne pas vomir. Des taches rougeâtres souillaient le tissu et une odeur écœurante, comme celle de la viande que l’on vient d’équarrir, me monta aux narines. Je soulevai le dernier pan de toile et lâchai vivement le paquet, rampant vers le mur à reculons, loin de cette chose hideuse. Je me sentais sur le point de rendre le contenu de mon estomac et j’étais tellement effrayé que je ne parvenais même pas à crier, incapable d’arracher mon regard à cette masse de chair sanguinolente. Un cœur tranché proprement dont les artères ramollies pendaient à la façon de boyaux évidés. Le cœur de Gallus.

La porte s’ouvrit alors et mon sang gela dans mes veines.

— J’ai oublié de…

Tremblant comme une feuille, je m’aplatis contre le mur pour mettre le plus de distance possible entre moi et Gaius, qui regardait tour à tour la tunique ensanglantée et mon visage exsangue. 

—… te dire de m’amener de quoi écrire, acheva-t-il en claquant la porte d’un coup de talon.

Cette fois, c’était la fin. Je me surpris à geindre comme un enfant.

— Je… je ne dirai rien, Maître. Je jure que je ne dirai rien !

Avec une lenteur calculée qui mit à mal le peu de contrôle qui me restait, il ramassa le poignard poisseux et s’avança, son éternel et sarcastique sourire aux lèvres. Vif comme une vipère, il me saisit brutalement par le devant de ma tunique. Je me sentis presque soulevé du sol pour être douloureusement plaqué contre la paroi ornée de fresques, la lame sur ma jugulaire. Je sanglotais, incapable de dominer la terreur qui me paralysait et battait à mes tempes comme un tambour. Le parfum de cinnamome qui se dégageait des cheveux de Gaius me retournait le ventre. Je me crus sur le point de lui vomir dessus.

— Je sais que tu ne diras rien, chuchota-t-il à mon oreille, la joue pressée contre la mienne en une odieuse parodie de sollicitude. Tu tiens à ta misérable vie, n’est-ce pas, Hélicon ?

— Oui…

— Je n’ai pas entendu. 

— Oui… Maître.

— Parfait.

Il me lâcha et je m’écroulai à ses pieds, incapable de tenir sur mes jambes flageolantes. Je le vis rassembler l’écœurant ballot et se diriger vers la porte.

— Hélicon ? (Je n’arrivais pas à répondre.) Change-toi avant de m’amener ce que je t’ai demandé. Tu empestes.

Il quitta la pièce en riant et j’éclatai en sanglots, tirant sur mon vêtement détrempé. Ma vessie m’avait trahi.

 

 

 

 

Après avoir un peu recouvré mes esprits, je gagnai les pièces du premier étage pour demander une nouvelle tunique. Non sans m’être, au préalable, littéralement roulé dans la fiente des poules blanches qui s’ébrouaient dans le petit jardin. Dans l’impossibilité d’expliquer aux couturières que je m’étais fait dessus, je leur dis que j’étais tombé sur un tas d’excréments de poulet, ce qui provoqua un concert de gloussements guère moins agreste que ces derniers. Elles me crurent sans difficulté, mais s’inquiétèrent de mon visage pâle, de mes gestes hésitants, et s’enquirent de mon état de santé. Si j’étais souffrant… c’était peu de le dire. Je crevais de peur.

Après un rasage qui me laissa la peau à vif et une ablution dans les « bains » réservés aux esclaves, j’enfilai ma tunique propre et courus chercher tablettes et poinçons dans la chambre de Gaius pour les lui apporter dans le triclinium. Ce n’était vraiment pas le moment de l’irriter en le faisant attendre. Je ne pris même pas le temps de manger, mais j’aurais été incapable d’avaler quoi que ce soit de toute façon.

Autour de la fontaine, chacun installé à une petite table, les enfants de Germanicus étudiaient en compagnie de leur précepteur respectif. Livilla poussait des cris joyeux à chaque fois qu’elle reconnaissait un mot grec inscrit avec du miel sur une pâtisserie, qu’elle avait alors le droit de manger. Drusilla suait sang et eau sur ses tablettes en bougeant les perles de son boulier et, debout sur une chaise, Gaius déclamait sous l’œil admiratif de son rhéteur. 

— Ah ! te voilà enfin ! fit-il en interrompant sa harangue. Tu en as mis du temps.

Je me précipitai vers lui et lui tendis de quoi écrire en inclinant la tête. J’étais dans l’incapacité totale de contrôler mon agitation et le précepteur, un homme au visage taillé à coups de serpe, posa le bout de sa férule sur ma poitrine, me faisant tressaillir.

— Vas-tu bien, mon garçon ?

— Bien sûr qu’il va bien ! répondit Gaius à ma place. N’est-ce pas, Hélicon ?

— Oui, Maître. Je… j’ai mal dormi, c’est tout.

— Au travail, ordonna le lémure au brave homme. Où en étais-je ? Ah ! oui.

Il reprit sa diatribe et j’allai m’asseoir près de Carita, sur un banc.

— Salut, chuchota-t-elle.

— Hein ? Oui, salut.

— N’as-tu pas croisé Gallus, ce matin ? Il est rare de le voir manquer un cours. Il se mêle de tout.

Mes boyaux se roulèrent en pelote et je dus serrer mes mains l’une contre l’autre pour les empêcher de trembler.

— Non. Je ne l’ai pas vu.

— Ça n’a pas l’air d’aller, Hélicon. Tu te sens bien ?

— Je vais très bien ! Qu’est-ce que vous avez tous, aujourd’hui, à me poser cette question ?

Elle rougit et se détourna. J’avais élevé la voix et tous avaient tourné la tête vers nous. Je me rapetissai sur mon banc en bredouillant une excuse.

— Hélicon ! me tança Gaius. File dans le jardin. Tu es insupportable depuis que tu t’es levé !

J’obéis et pris la fuite sans demander mon reste. Je m’installai sur une petite chaise pliante, au pied d’un laurier, et attendis en malmenant mes phalanges. Les poules caquetaient joyeusement, parfaitement insensibles au drame qui s’était déroulé cette nuit dans la maison. Mais qu’est-ce que j’allais devenir ? Gaius n’allait pas laisser en vie un témoin aussi gênant que moi. S’il ne m’avait pas déjà supprimé, c’était uniquement parce que cela aurait été trop ostensible. Cette ordure n’attendait que l’occasion propice à un « accident ». Un de plus. Qu’avait-il prévu pour moi ? M’écraser sous les sabots d’un cheval ou me découper en tranches avec un hachoir tombé par mégarde ? Il fallait que j’en parle à quelqu’un. Ne rien dire, c’était attendre la mort les bras croisés.

— Oh ! Isis, aide-moi, je t’en supplie.

L’Augusta. C’était la seule solution. Elle semblait connaître Gaius et savait de quoi il était capable. Et Gallus était son secrétaire, après tout. Pour l’inviter à sa table, elle devait l’avoir en haute estime. Oui, je n’avais pas le choix. Je devais lui parler.

— Bouh !

— Ah !

Je sursautai, le cœur battant la charge des légions, et tombai de ma chaise les quatre fers en l’air. Drusilla, debout devant moi, se tenait les côtes en riant à gorge déployée.

— Quel bond, Hélicon !

— C’était cruel, Maîtresse.

— Cruel ? Comme tu y vas ! Je voulais juste te surprendre.

— Tu as réussi.

Elle désigna ma tunique retroussée et je la rabattis vivement sur mes cuisses.

— Je ne te fais plus grand effet, dirait-on, me taquina-t-elle.

Je sentis mon visage devenir cuisant. Elle avait donc remarqué, la dernière fois… Par Isis, quelle honte !

— Maîtresse ! Ce… c’était le froid.

— Le froid ? railla-t-elle. Depuis quand le froid fait-il sortir les vipères de leur repaire ?

Je me relevai et lissai ma tunique pour me donner une contenance. Et dire qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Ça promettait.

— Une dame comme il faut ne…

— Ne dit pas ce genre de choses, je sais, me coupa-t-elle en levant les yeux au ciel. On croirait entendre Gallus.

À la mention de ce nom, des dizaines de petits lézards glacés me descendirent le long du dos.

— C’est possible, murmurai-je.

— Hélicon ?

— Oui, Maîtresse ?

— Qu’est-ce que tu as ? Tu n’as pas peur de moi, quand même ?

— De toi, non.

Je me mordis la langue et elle fit claquer la sienne.

— De mon frère ? (Drusilla s’assit sur la chaise et soupira.) Qu’est-ce que Caligula t’a fait ? Une mauvaise farce ? C’est sa spécialité.

Une farce ! Si seulement cela avait pu être le cas.

— Non, Maîtresse. Je… je parlais de l’Augusta. Elle m’impressionne beaucoup.

— Impressionné, toi ? Alors que tu as été l’esclave de Séjanus et que tu as vécu au palais de Tibère ? À d’autres ! Allez, assieds-toi là et raconte-moi.

Elle me prit la main et je rougis de nouveau, mais de confusion, cette fois. Je m’assis sur l’herbe, à ses pieds, et taquinai une coccinelle du bout de l’orteil.

— Ses yeux me glacent, Maîtresse.

— Hélicon… menaça-t-elle en souriant. Allons, je te promets que cela restera entre nous et que je ne lui dirais rien.

Je plongeai dans son regard clair et n’y lus qu’une profonde aménité. Dieux de mes ancêtres, qu’elle avait de beaux yeux…

— Tu me le jures, Maîtresse ?

— Je te le jure. Rassuré ?

Je souris bêtement. Mais pourquoi me sentais-je aussi pataud devant cette gamine ? Elle n’était pourtant pas d’une beauté fracassante. Drusilla dégageait cependant un charme, un je-ne-sais-quoi qui la rendait plus séduisante que bien des femmes aux traits de statue grecque.

— Alors ? insista-t-elle.

— Le maître a… non, il a menacé de me tuer si j’en parlais à quelqu’un.

Elle rit et secoua la tête.

— Il a vraiment dû faire une grosse bêtise !

— Oh ! Non, ne ris pas, Maîtresse.

Drusilla s’assombrit.

— Hélicon, tu m’inquiètes. Qu’a fait Caligula ? Il s’est encore battu, c’est ça ? On l’a menacé de représailles ? Mais parle ! A-t-il mis une fille enceinte ?

— Il a tué un homme, Maîtresse, murmurai-je en baissant les yeux.

— Quoi ? s’étrangla-t-elle.

— Oui, Maîtresse, fis-je en m’agrippant à sa main. J’ai vu le sang. C’était celui de Gallus.

Elle soupira et secoua la tête.

— Hélicon, voilà des mois de Caligula menace de lui arracher le cœur ou de le pendre avec ses tripes. Ce ne sont que des boutades. Gallus est le secrétaire de l’Augusta. Mon frère n’est pas fou.

— J’ai vu, Maîtresse, insistai-je sur un ton suppliant. Et il m’a dit qu’il me tuerait aussi si j’en parlais.

— Mais qu’as-tu vu exactement ?

Je réprimai un haut-le-cœur avant de murmurer d’une voix à peine audible :  

— La tunique de Gallus, Maîtresse, avec son cœur coupé au milieu. Et le poignard de ton père Germanicus. Tout ensanglanté. Gallus n’était pas là ce matin, alors qu’il n’est pas parti avec l’Augusta hier. Clio me l’a dit.

— Il l’aura rejoint plus tard, voilà tout. Oh ! Hélicon, Caligula t’a fait une farce, rien de plus.

Je me rembrunis. Elle ne me croyait pas.

— Tu as sûrement raison, Maîtresse, dis-je avec une certaine amertume.

Elle était comme Clementia. Aveuglée par l’affection qu’elle portait à Gaius. L’Augusta était donc ma seule chance de salut.

— Bien sûr que j’ai raison. Ça va mieux ?

— Oui, mentis-je.

— Tu m’en vois ravie.

— En voilà des façons, Hélicon ! gronda la voix du lémure, que nous n’avions pas entendu approcher. Qui t’a permis de toucher ma sœur ?

Je m’écartai immédiatement de Drusilla et celle-ci grimaça.

— C’est moi qui lui ai pris le bras, Caligula.

— De mieux en mieux ! s’emporta-t-il. Depuis quand une descendante d’Auguste fricote-t-elle avec des esclaves ?

— Mais qu’est-ce qui te p…

Il la gifla sans crier gare et elle porta la main à sa joue, les larmes aux yeux.

— Caligula…

Drusilla éclata en sanglots.

— Maître, intervins-je, ce n’est pas ce que tu crois.

Son poing me cueillit au creux de l’estomac et je m’effondrai sur l’herbe.

— Jamais ! Tu entends, Hélicon ? Ne la touche plus jamais ! 

Drusilla se leva et s’enfuit, mais son frère la rattrapa et l’entraîna derrière un cyprès. Je me redressai en essayant de reprendre mon souffle et je le vis serrer sa sœur contre sa poitrine en lui caressant les cheveux. Elle hocha la tête, esquissa un semblant de sourire et se frotta les yeux. Gaius posa ses lèvres sur les siennes, mais loin de se dégager, Drusilla noua ses bras autour de son cou et lui rendit son baiser.

— Par Isis, murmurai-je, oubliant le coup que j’avais reçu.

Voilà pourquoi elle protégeait Gaius. Pour ça oui, elle devait le connaître, son cher frère. Jusque dans les replis de peau les plus intimes, même. Si cela ne me choquait pas dans l’absolu, mon propre père étant le frère de ma mère cela aurait été déplacé, mon estomac se révulsa à la pensée que ce monstre couchait avec une enfant. Je n’osais imaginer le scandale que cet inceste pourrait provoquer à Rome. Le lémure était non seulement inconscient, mais n’hésitait pas à risquer la réputation de sa sœur en toute impunité. Il fallait vraiment que je parle à Livia. Que je lui parle au plus vite.

Je m’esquivai, les laissant à leurs baisers, et m’enfermai dans la chambre de Gaius, bien décidé à rassembler le plus de preuves possible contre lui. Il ne s’agissait pas d’arriver devant l’Augusta les mains vides si je pouvais trouver quelque chose de compromettant. Le coffret noir ? Il devait bien y avoir des choses bizarres, là-dedans, pour qu’il le ferme à clé. Et la serrure semblait assez sommaire. Je fis un pas vers l’armoire, mais, avant que je ne puisse y poser la main, la porte de la chambre s’ouvrit à la volée, laissant entrer un Gaius hors de lui.

— C’est comme ça que tu tiens tes promesses, Hélicon ? hurla-t-il.

Je m’adossai à l’armoire, les genoux flageolants.

— Pardon, Maître ?

— Tu as parlé à ma sœur !

— Parlé de quoi, Maître ?

Il chercha quelque chose dans son dos et grimaça.

— Ne joue pas à ça avec moi ! Je t’avais pourtant dit ce qu’il t’arriverait si tu parlais.

Lorsque la pointe du poignard accrocha la lumière de la lampe, je lui fis un croche-pied, me précipitai dehors et courus dans le couloir comme un dératé.

— Hélicon ! Je t’interdis de t’en aller ! Reviens ici !

Je l’entendis arriver derrière moi, mais la peur me donna des ailes et je traversai le jardin comme un courant d’air.

— Hélicon ! Je vais t’arracher les boyaux et m’en faire un collier !

— Mais que se passe-t-il, dans cette maison ? Que signifient ces hurlements ?

Je m’immobilisai à temps pour éviter de heurter l’Augusta, qui venait d’entrer dans l’atrium, accompagnée de deux suivantes et d’un homme aussi large que la porte.

— Déjà de retour, proavia ? fit le lémure en dissimulant le couteau derrière son dos.

Livia considéra sa tunique verte et ses sandales avec une moue dédaigneuse.

— Gaius ! Qu’est-ce que c’est que cette tenue ? Te prends-tu pour un aurige[10] ?

Je me jetai aux pieds de l’Augusta et m’agrippai au bas de sa stola.

— Maîtresse, protège-moi !

Elle me lorgna en fronçant le nez.

— Gaius, qu’arrive-t-il à ce garçon ?

Le lémure secoua la tête.

— Je n’en ai pas la moindre idée, proavia.

— Maîtresse, il veut me tuer ! Il a un poignard caché derrière son dos !

Livia pinça la peau de son vieux cou ridé, désabusée.

— Montre-moi tes mains, Gaius.

— Proavia, tu ne vas pas croire cet…

— Tes mains !

Avec un soupir excédé, le lémure présenta ses paumes ouvertes. Vides, bien entendu.

— Tourne-toi, Gaius.

— Quoi ?

— Tourne-toi !

Il lui présenta le dos et Livia, voyant le couteau passé à sa ceinture, tapa du pied, manquant de peu de m’écraser les doigts. Elle fit signe à l’homme qui l’accompagnait et ce dernier se saisit de l’arme d’une main et du bras de Gaius de l’autre. Il les amena tous deux devant l’Augusta.

— Que signifie ceci, Gaius ? demanda-t-elle en désignant le poignard.

— Il appartenait à mon père et me revient de droit.

— Cela ne m’explique pas ce que tu comptais en faire.

Je m’aplatis sur le sol devant Livia.

— Il voulait me tuer, Maîtresse !

— Te tuer ?

Le lémure pouffa et l’Augusta lui souleva le menton.

— À quelle mauvaise plaisanterie t’es-tu encore livré, Gaius ?

— Il voulait me tuer parce qu’il avait peur que je parle, Maîtresse, poursuivis-je.

— Que tu parles de quoi, mon garçon ?

— Du cœur de Gallus, dans sa chambre. Enveloppé dans la tunique.

— Du quoi ?

Gaius éclata de rire et moi, en sanglots.

— Il a tué Gallus, Maîtresse ! Il lui a arraché le cœur et…

— Qu’a-t-il encore contre moi, notre bel éphèbe ?

Je bondis sur mes pieds comme si un scorpion m’avait piqué le talon. Gallus se tenait aux côtés de Livia, les bras croisés, et toisait un Gaius qui se tordait de rire entre les mains du garde de l’Augusta.

— Mais… bredouillai-je en désignant le secrétaire. Tu es mort ! Il… il t’a tué.

Le secrétaire haussa le sourcil, tâta sa bedaine et grimaça.

— Pas encore, mon jeune ami. Les Dieux en soient remerciés. C’était quoi, cette fois, Gaius ? La fastueuse mise en scène du fantôme qui a terrifié cette pauvre Clio durant un mois ou un « envoûtement » comme celui dont a été victime le jardinier ?

— Un meurtre, d’après ce que j’ai compris, cracha l’Augusta.

— Ah ! Voilà qui nous change des revenants et de la magie. Au moins a-t-il fait preuve d’originalité.

— Gaius, siffla l’Augusta entre ses dents, ce garçon est mort de peur ! Tu es fier de toi ?

Mais le lémure était incapable de répondre, pris d’un rire incontrôlable, et moi, j’étais fou de rage. Dire que j’avais été jusqu’à me pisser dessus !

— Va donc boire quelque chose et oublier tout cela, dit amicalement Gallus en me tapotant l’épaule. J’ai comme l’impression que tu en as besoin.

— Gaius ! hurla Livia. Cesse immédiatement ! Il n’y a rien d’amusant à tyranniser un esclave ! Cette conduite est indigne d’un descendant d’Auguste et je ne fermerai pas les yeux. Terentia ! Amène-moi Crassus ! Je vais faire passer l’envie de rire à cet ingrat. Tu peux te retirer, Hélicon, ajouta-t-elle à mon intention.

— Oui, Maîtresse, fis-je, les dents serrées.

— Demande à Suétonius de te servir un gobelet de vin. Tu l’as bien mérité.

— Merci, Maîtresse.

Je quittai l’atrium, poursuivi par le rire tonitruant de Gaius.



[1] Le lecteur trouvera un lexique des mots latins à la fin de l’ouvrage.

[2] Vêtement des enfants, blanc à bande pourpre.

[3] Arrière-grand-mère.

[4] Les lémures étaient les spectres des morts qui venaient terroriser les vivants. Nous dirions aujourd’hui « son goule en culotte courte ».

[5] Vers 11h00, nous sommes au printemps.

[6] Équivalent du dîner.

[7] « Papa » en latin.

[8] Les Romains ont utilisé le terme République durant toute l’histoire de l’Empire pour désigner « la chose publique », que traduirions par « état » ; le mot Empire désignait l’extension géographique de l’état romain, soit l’ensemble de Rome, de l’Italie, des provinces et des royaumes tributaires des Romains.

[9] Il ne s’agit ici ni du futur homme de lettres, né bien plus tard, ni de son ancêtre, bien entendu.

[10] Un conducteur de chars.

 

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