Thyia de Sparte – Début du roman

Version ebook (en deux parties)

Version ebook (en deux parties)

 La Grèce antique est souvent présentée – ou fantasmée – comme le berceau de notre civilisation occidentale ; un exemple de démocratie, d’ouverture et de liberté…

C’est inexact. En particulier lorsque qu’il s’agit de la place des femmes.

Cela, la jeune Thyia, riche et belle citoyenne spartiate vivant au pied du mont Taygète, va l’apprendre à ses dépens lorsque, pour venger la mort de son frère Brasidas et échapper à un mariage de raison, elle se verra contrainte de simuler son suicide et… de réapparaître sous les traits d’un jeune adolescent hilote, la classe la plus basse de la cité, à peine plus qu’un esclave !

Ce déguisement lui ouvrira les portes des quartiers des hommes, où elle découvrira des pratiques insoupçonnées, des amours masculines parfois sacralisées et des secrets terribles mais aussi une liberté de parole et d’action dont, étant une femme, elle n’aurait jamais soupçonné l’existence.

Couverture de la version brochée

Couverture de la version brochée (éditions Flammarion)

Brûlant de faire payer l’homme qu’elle pense coupable de la disparition de son jeune frère, elle poussera l’inconscience et la folie jusqu’à se mettre à son service personnel, espérant trouver matière à détruire sa vie, comme il a détruit la sienne.

Arrivera-t-elle à tromper le terrible et séduisant Anaxagore, membre de la flamboyante cohorte des 300, l’élite des guerriers de Sparte ? Supportera-t-elle la rigueur militaire, la vie rude et les entrainements épuisants que n’hésitera pas à lui imposer, non sans une certaine malice, son nouveau « maître » ? Qui est vraiment, d’ailleurs, ce démon fait homme au passé aussi mystérieux que les flammes glacées de son regard trop bleu, si singulier pour un Spartiate ?

Brisant les clichés hollywoodiens sur Sparte et les mythes aussi tenaces qu’erronés, Cristina Rodriguez, écrivain et journaliste spécialiste du monde antique, nous fait revivre avec passion une culture et un univers en réalité très peu connus. Sur les pas de Thyia, jeune Spartiate tour à tour révoltée, passionnée, drôle et attachante, le lecteur est embarqué dans une incroyable aventure enflammée et envoûtante à travers la Grèce et une partie de l’Asie Mineure.

Au catalogue des éditions Flammarion depuis plus de 10 ans, traduit dans plusieurs langues et diffusé dans plus d’une vingtaine de pays, cette saga épique, romantique et passionnée, parait enfin en version numérique.

 

DÉBUT DU LIVRE :

 

— Ils arrivent, murmura Delphie en repoussant une mèche brune derrière son oreille. Écoute.

Les cris lointains du nourrisson se répercutaient sur les pentes escarpées de la montagne.

Silencieuses et immobiles, nous les entendions gravir les sentes malaisées du Taygète jusqu’aux Apothètes [1], où nous les avions précédés de peu.

— Ils n’ont pas perdu de temps…

Le soleil se levait. Une rosée glacée perlait sur les feuilles des ronces derrière lesquelles nous nous dissimulions, détrempait nos robes de laine et coulait sur nos bras nus. Le muret d’épines était notre seul rempart entre la pierre et le précipice. De lui à nous, dix pieds de corniche, à laquelle menait un étroit sentier que nous appelions « la couleuvre ».

Delphie frissonna par réflexe. L’air mordant du petit matin ne nous incommodait ni l’une ni l’autre, habituées que nous étions depuis notre plus tendre enfance à endurer les pires rigueurs.

Ignorant les ronces qui m’éraflèrent la peau lorsque je me levai, j’avançai jusqu’au bord de l’abîme en faisant jouer les articulations ankylosées de mes chevilles et de mes genoux.

— Thyia ! Que fais-tu ? Ils seront ici d’un instant à l’autre !

Je haussai les épaules et me tournai vers le mûrier qui venait de s’adresser à moi. L’enchevêtrement végétal dissimulait entièrement ma compagne.

— Ils sont encore à mi-chemin.

Je me tins aussi près que possible du bord de l’abîme pour contempler la verdoyante vallée en contrebas, où serpentaient les eaux fraîches de l’Eurotas . La brise printanière me gifla le visage et je relevai ma robe pour la laisser mordre mes cuisses, m’imprégner du parfum des oliveraies, des vergers, des vignes et des cyprès. Au pied du Taygète pulsait le cœur de Lacédémonie : Sparte. Une ville modeste, ou plutôt une poussière de villages dépourvus de murailles qui s’éparpillaient sur les collines fertiles.

Pamphila, ma nourrice, m’avait conté que le petit-fils du chef des Légètes, Eurotas, canalisa un jour les eaux marécageuses vers la mer, créant un fleuve auquel il donna son nom. Sa fille, Sparté, épousa Lacédémon, le fils de Taygété, héroïne éponyme du mont Taygète, qui rebaptisa le pays et le peuple avec son propre nom. Puis vinrent les Héraclides, descendants d’Héraclès, fils de Zeus, et leur longue dynastie royale pour la conquérir et l’habiter. La modestie n’a jamais été l’une de nos qualités premières, je dois bien le reconnaître…

Les cris du nourrisson me firent tressaillir. Ils avançaient vite et étaient plus proches que je ne l’avais cru.

— Thyia, reviens te cacher !

Mon cœur fit une embardée. J’entendais leurs rires et les cailloux qui roulaient sous leurs pieds, rebondissaient sur les flancs accidentés de la montagne. Le sang battait à mes tempes. Mes jambes voulaient courir vers le mûrier mais toute mon âme s’y refusait. Le danger me grisait. À cette époque, je ne m’y étais pas encore assez frottée pour le redouter.

— Thyia !

— Chut ! Ils vont t’entendre.

— Thyia !

— Ce que tu peux être couarde, l’asticotai-je en la rejoignant.

— Répète ça et je te fais avaler ta langue !

Ses prunelles d’ambre s’embrasèrent et je grimaçai en louchant. Si elle effarouchait les autres filles, cette manie qu’avait Delphie de tout prendre au pied de la lettre m’avait toujours amusée. Il en fallait peu pour la faire sortir de ses gonds et, en dehors de moi, rares étaient celles avec qui elle n’en venait pas aux mains pour une broutille.

Elle sourit et me tira gentiment l’oreille.

— Je suis sûre qu’ils vont le laisser sur le bord et repartir.

Je secouai la tête, dubitative.

— Non. Ils vont le jeter dans le trou.

— Tu as l’air bien sûre de toi.

— Simple question de discipline. Si on leur dit : « Tu jettes », ils jettent. C’est Hysmon qui le fera, ajoutai-je en cueillant une mûre. C’est son fils, après tout.

— Est-il chétif à ce point, le marmot ?

Je mangeai le fruit et acquiesçai.

— Une larve, à ce que m’a dit Pamphila.

— Les voilà… Et on a le soleil levant dans la figure. Quelle poisse !

Je plissai les yeux pour observer les hoplites qui reprenaient leur souffle sur la corniche. Je reconnus immédiatement les deux premiers : Hysmon et mon frère, Brasidas. Leurs silhouettes athlétiques se découpaient sur le pâle rayonnement du char solaire.

Delphie me coula un regard penaud auquel je répondis par un discret haussement d’épaules. Que venait faire mon frère ici ?

La réponse arriva avec le troisième et dernier soldat. Vêtu du manteau pourpre des guerriers, il les dépassait d’une tête et d’une largeur d’épaules. Il nous tournait le dos, mais n’importe qui aurait reconnu l’insolite crinière blonde retombant sur les reins du jeune colosse Anaxagore.

— Il ne manquait plus que lui… soupirai-je.

En quelques mois, cet homme brutal avait transformé mon frère en un soldat obtus assoiffé de combats et toujours prêt à louer les prouesses de celui qui s’était fait son eispnêlas [2] : le « courageux », l’« inébranlable » Anaxagore. Brasidas ne tarissait pas d’épithètes lorsqu’il s’agissait de faire reluire le thorax de ce bellâtre. Bellâtre qui, pour l’heure, serrait un nourrisson sous son bras comme s’il se fût agi d’un paquet de linge sale.

— Finissons-en, dit-il d’une voix blanche en tendant l’enfant à Hysmon.

Suspendu par ses langes de laine grossière, tête en bas, le petit gigotait en poussant des vagissements pathétiques.

Mon frère détourna le regard et Anaxagore saisit sa longue chevelure brune de sa main libre pour lui faire redresser la tête.

— Laisse, murmura Hysmon en récupérant le marmot sans douceur.

Mais le jeune colosse ne lâcha pas mon cadet pour autant. Il raffermit sa prise, au contraire. Un nuage voila un instant le soleil et je vis mon frère se mordre la langue pour ne pas geindre sous le douloureux tiraillement. Son eispnêlas grimaça un sourire sardonique et les fines cicatrices qui couraient sur son faciès de loup se tordirent comme des anguilles.

— Tu prétends tuer tes ennemis et te pâmes à la vue d’un têtard malmené ?

— Je vais très bien, répliqua Brasidas d’une voix étranglée.

Anaxagore recula d’un pas dans ma direction et je m’aplatis contre la roche en retenant mon souffle. Le vent matinal charria son odeur jusqu’à mes narines, un curieux mélange de fourrure humide et d’hysope, nullement désagréable au demeurant.

— Donne-le-lui ! fit-il à Hysmon en désignant l’enfant du menton.

L’interpellé écarquilla ses yeux bovins et tendit le fruit de ses gonades à mon cadet. Conditionné à obéir aveuglément à un ordre quel qu’il puisse être, cela même lorsqu’il émanait, comme c’était le cas, de l’un de ses égaux, Hysmon s’exécutait d’abord et posait des questions ensuite. Cela, s’il lui venait à l’esprit d’en poser…

— Pourquoi ? demanda-t-il avec l’éloquence qui lui était coutumière en repoussant sa tignasse hirsute d’un violent hochement de tête.

Anaxagore ne prit pas la peine de répondre, défiant Brasidas du regard.

Nul, à Sparte, ne pouvait se vanter d’avoir fixé ses étranges yeux venimeux sans un certain malaise. Du même gris bleuté que les neiges éternelles du Taygète, ils en avaient aussi la froideur et le mordant.

— Salopard…, articulai-je silencieusement.

Mon frère déglutit à plusieurs reprises et saisit le nourrisson avec une assurance qu’il était loin d’éprouver, je le connaissais trop bien pour ne pas m’en apercevoir.

— Ils ont dit que c’était à moi d’le faire, bredouilla Hysmon en mâchonnant sa barbe noire.

— Brasidas…, menaça Anaxagore en croisant les bras sur son poitrail de taureau.

Mon frère s’avança jusqu’au bord du précipice d’un pas incertain en regardant droit devant lui, vers le Parnon [3], la nuque raidie. Les vagissements du nourrisson devenant de plus en plus stridents, Brasidas baissa les yeux vers le minuscule visage potelé, lança un regard inquiet à Hysmon, qui retint un bâillement, et ses lèvres furent prises d’un tremblement.

— Lâche…, murmura son eispnêlas en un filet de voix à peine audible.

Je vis mon frère se raidir, comme si la foudre de Zeus lui-même venait de s’abattre sur ses épaules, et son hurlement nous pétrifia Delphie et moi. Ses doigts, que j’avais vus si délicats, à présent calleux et écorchés par le maniement de la lance, se contractèrent sur les langes du nourrisson. Les muscles de son bras se bandèrent, gonflant sa peau tannée par le soleil, et se détendirent avec la force d’une flèche que l’on décoche.

Les vagissements de l’enfant furent un instant couverts par le cri de mon frère et ses petits bras s’agitèrent dans le vide, comme s’il était suspendu dans les airs, au-dessus du précipice. Puis il tomba. Ses plaintes allèrent décroissant jusqu’à laisser place au silence, seulement entrecoupé par le souffle haletant de Brasidas.

Une vive douleur me ramena à la réalité, et je pris conscience de serrer une branche de mûrier dans ma paume. Les épines s’étaient enfoncées sous ma peau. À mes côtés, Delphie, les yeux écarquillés, pressait ses deux mains sur sa bouche rougie par les mûres que nous avions mangées.

« À quoi t’attendais-tu en venant ici, pauvre imbécile ? » me rabrouai-je en silence.

Lorsque Delphie et moi avions appris, la veille, que la Gérousia avait déclaré le nouveau-né d’Hysmon indigne de devenir un citoyen de Sparte, la curiosité nous avait démangées. Bien sûr, nous savions que la décision du conseil des anciens était irrévocable, qu’Hysmon allait devoir se débarrasser de son enfant chétif, mais, sottement sans doute, espérions-nous être témoins d’une sorte de cérémonie secrète dont les hommes étaient friands. Sous nos airs bravaches de jeunes femmes que la mort n’effraye pas, imbibées de lectures interdites et de rêveries poétiques, nous étions presque certaines d’assister à la vente du nourrisson à des marchands d’esclaves ou à voir une paysanne, une prêtresse, n’importe qui, récupérer le petit. Au pire, une mort douce par étouffement ou un coup de dague rapide au bruissement des prières. N’importe quoi mais pas ça. Ah ! Elles avaient bonne mine, les deux inébranlables Spartiates en mal de sensations fortes…

La gifle retentissante qu’Anaxagore administra à mon frère sembla résonner dans toute la vallée. Le coup fut asséné avec une telle rudesse que Brasidas roula à terre, manquant de basculer par-dessus la corniche. N’eût été la main que Delphie pressa sur mon visage, j’aurais poussé un cri à fendre les pierres.

Hysmon éclata de son rire sot et guttural.

— Ça, c’est d’la baffe !

— Que… qu’est-ce qui te prend ? bégaya mon cadet en rampant fébrilement aussi loin que possible de l’abîme. Je… j’ai fait ce que tu m’as demandé.

Anaxagore le toisa de toute sa hauteur et son profil anguleux se découpa en contre-jour. Oubliant ce qui venait de se passer, Delphie l’observait avec l’expression d’un chien louchant sur un os. À sa décharge, je dois avouer qu’en cet instant précis, il était à peindre.

— Tu ne l’as pas fait assez vite. Et tu aurais dû lui briser la nuque avant.

Brasidas balbutia je ne sais quelle excuse, faisant pouffer silencieusement ma compagne, et je sentis le rouge me monter au front. S’excuser devant cet énergumène au lieu de le remettre à sa place ! Mon propre frère ! Quelle honte… Je lui aurais volontiers lancé mon pied dans les parties si j’avais pu. À dix-neuf ans, il n’avait pas plus de tempérament qu’un enfant !

Hysmon grimaça et se gratta le sommet du crâne.

— Tu crois qu’il s’est fait mal en tombant ?

Les deux autres tournèrent la tête vers lui et il fixa ses pieds nus. Delphie se mordit la langue pour réprimer un fou rire.

— Abruti…, soupira Anaxagore en s’engageant dans la couleuvre.

Lorsqu’ils eurent disparu, mon amie s’affala contre la roche.

— Tu avais raison, ils l’ont jeté.

Je pris une profonde inspiration. Heureusement que nous n’avions rien avalé avant de venir.

— Que peut-on bien leur faire pour les transformer ainsi en blocs de granit ?

Delphie sortit de notre abri végétal et s’étira.

— Il faudrait être un garçon pour le savoir. Les hommes et leurs mystères !

— Delphie.

— Mmh ?

— Non, rien.

Elle s’accroupit devant moi et je la vis sourire entre les ronces.

— Je sais à quoi tu penses mais c’est comme ça. Frères, cousins, fils, neveux, dès qu’ils entrent à l’agogè, mieux vaut se faire à l’idée que nous les avons perdus pour toujours. Et lorsqu’ils sont admis parmi les Semblables, là…

Elle mima un oiseau qui s’envole et sifflota.

— Où est-il passé, le garçon qui allait voler les manuscrits de mon oncle pour que je les lui lise ? Celui à qui je racontais le siège de Troie et qui disait qu’un jour il irait à Athènes pour…

— Thyia, me coupa-t-elle. Brasidas a grandi. Il est comme eux, maintenant. Prêt à jurer qu’une épée bien affûtée vaut dix têtes bien remplies et qu’un discours est plus assommant qu’un coup sur la nuque.

Je secouai rageusement la tête.

— C’est la faute d’Anaxagore. Pourquoi l’avoir choisi lui ? gémis-je. Ils étaient des dizaines à le vouloir pour aïtas. Pourquoi a-t-il accordé ses faveurs à l’homme qui lui ressemblait le moins ? Qu’est-ce qu’il lui a pris ?

Delphie cligna de l’œil et sourit.

— Regarde Anaxagore, railla-t-elle. Par Apellon [4], qu’il est beau… soupira-t-elle.

— La beauté d’Hadès !

Elle fit claquer sa langue contre son palais.

— Le maître des Enfers vient d’avoir trente ans, murmura-t-elle.

— Et alors ?

— Il va devoir se marier.

Je la vis ajuster coquettement sa robe.

— J’espère bien que non !

— Pourquoi donc ?

— Pour le plaisir de le voir courir les fesses à l’air autour de l’agora, sous les insultes et les quolibets [5] !

Delphie éclata de rire et me pinça gentiment la joue.

— Fais-en ton deuil. Notre dieu du stade tient trop à participer aux Gymnopédies pour rester célibataire. Pour quelle épouse optera-t-il, à ton avis ?

— Artémis.

Delphie blêmit.

— La fille de Chrysamaxos ?

— Non, la statue du temple. Ils formeraient un couple fort bien assorti. Glacés et parfaits jusqu’aux plis du gros orteil !

— Quelle langue de vipère tu fais !

— Vipère qui a déjà arrêté son choix, si tu veux tout savoir.

Elle écarquilla les yeux.

— Qui ?

— Agis.

— Mais Agis est athénien ! s’étrangla-t-elle.

— Athénien, beau, jeune, riche et cultivé.

— On ne te laissera jamais épouser un Athénien. Tu dois donner des guerriers à Sparte.

— Pour qu’ils soient jetés aux Apothètes ? Compte là-dessus ! Je quitterai cette vallée de malheur et j’irai vivre à Athènes avec Agis, laissant ces imbéciles à leur cortège de mystères virils. Athènes… Les philosophes, les penseurs, les livres, Delphie.

— Tu oublies un petit détail.

— Lequel ?

— Tu es spartiate.

— Plus pour longtemps.

— Agis t’a donc demandé de partir avec lui ?

— Non… mais j’y travaille.

Nous éclatâmes de rire et elle me prit par le bras pour emprunter le sentier.

***

Après avoir passé le reste de la matinée à patauger dans l’Eurotas, comme si ses eaux vivifiantes pouvaient laver le souvenir de ce que nous avions vu sur le Taygète, nous traversâmes la fertile vallée de Sparte en saluant ceux que nous rencontrions. Les hilotes étaient déjà à l’ouvrage dans les champs, les potagers et les vignes, cueillant les premiers légumes de printemps ou chassant les mauvaises herbes. Si le beau temps se maintenait, la récolte serait meilleure encore que celle effectuée à l’avènement du roi Léonidas, dix ans plus tôt [6], pourtant exceptionnelle. Ils pourraient en tirer un bon bénéfice, une fois l’apophora, l’écot de la terre, payé aux citoyens spartiates. L’année précédente avait été catastrophique, mais nul ne s’était soucié qu’ils souffrent de la faim. Ces pauvres hères étant bien plus nombreux que nous, la mort de certains d’entre eux importait peu, et en arrangeait beaucoup. Sparte vivait à ce point dans la crainte d’une révolte hilote que c’était à se demander si les hoplites de la cité n’étaient pas là pour nous protéger d’une attaque intérieure plutôt que d’un hypothétique envahisseur.

En voyant un homme réparer le soc d’une charrue, travail manuel qui, comme n’importe quel autre, aurait valu à un Spartiate une bastonnade publique et la perte de son statut de citoyen, je me demandai qui étaient les véritables esclaves de Lacédémonie. Les hilotes ou nous ? Que devait-on ressentir en plongeant ses mains dans la terre parfumée pour en extraire les semailles enfouies l’année précédente ? Et qu’en était-il de ce plaisir, dont me parlait souvent Timon, le jeune fils de ma nourrice ? Lorsque ses doigts agiles caressaient la glaise informe, un sourire incurvait en effet ses lèvres boudeuses d’adolescent, tandis qu’il faisait éclore des merveilles entre ses paumes. Aryballes pansus et cratères élégants naissaient de la matière brute sur son tour de potier, magie à laquelle aucun Spartiate ne participerait jamais.

« Heureux qui, libéré de tout travail, ne connaît que l’émotion lancinante des chants guerriers et la noble fatigue d’un corps rompu aux exercices militaires et gymniques pour la gloire de Sparte », serinait Agis.

Ignorant, qui ne juge une constitution que par le reflet qu’elle projette dans le mirage d’une société idéale. Que n’aurions-nous donné, nous, Spartiates, pour être comme Ulysse, à la fois voyageurs, poètes, guerriers et cultivateurs capables de tracer le sillon le plus droit où verser ses semences l’été venu. Mais peu auraient osé le dire tout haut.

— Thyia ! Tu rêves ?

Le coup de coude de Delphie me tira de mes sinistres pensées et je me frottai le visage.

Nous étions presque arrivées au pied de l’acropole. Les maisons des garçons s’élevaient devant nous, tout autour du stade. Des groupes compacts d’enfants et d’irènes, sévères ou dissipés, se dirigeaient vers le gymnase ou en revenaient. Ils étaient suspendus aux lèvres de leurs pédonomes, eispnêlas ou simples citoyens qui leur déversaient mille conseils dans les oreilles.

Au milieu de cette joyeuse cohue, un homme courait dans notre direction en soulevant un nuage de poussière sous ses pieds nus. Riant à gorge déployée, trois garçonnets de sept ou huit ans s’accrochaient à son bouclier, à son cou et à ses épaules de titan en dépit des secousses de la course. Une dizaine d’autres enfants suivaient, bondissants, essayant de pincer les fesses de leurs camarades pour prendre leur place sur l’instable monture. Je vis deux Gérontes froncer le sourcil à la vue d’un tel laisser-aller mais ils s’abstinrent de tout commentaire.

Delphie pouffa en désignant le pétulant polémarque du doigt.

— Jetez-le à terre ! criai-je joyeusement aux enfants. N’avez-vous rien dans le ventre ?

— Vous êtes treize et il est tout seul ! renchérit Delphie. Si j’étais votre mère, je mourrais de honte !

Les rires des passants saluèrent la pique et plusieurs hommes encouragèrent les garçonnets par des cris et des sifflets.

Aussitôt, les enfants se jetèrent sur la montagne humaine toutes griffes dehors. Le titan mordit la poussière, terrassé par le poids des maigres corps, et un rugissement de géant s’échappa de l’enchevêtrement des petits membres. Plusieurs garçons poussèrent des cris de victoire et certains badauds applaudirent de bon cœur. Delphie et moi ne fûmes pas en reste.

— Tu fais une bien piètre nourrice, Évaïnétos ! morigéna-t-elle l’homme qui se relevait et s’ébrouait comme un taureau, chassant poussière et enfants de ses épaules.

Le polémarque sourit en rassemblant sa marmaille autour de lui.

— Et toi, une bien piètre femme ! Où sont les futurs hoplites que tu devrais me confier ?

Delphie rougit jusqu’à la racine de ses cheveux noirs. À nos âges, presque vingt-deux ans, nous aurions dû être mariées depuis longtemps et avoir donné naissance à une ribambelle de guerriers. Ce n’était pas le cas de Delphie parce que son frère Kallon s’était vu privé de ses droits et proclamé « inférieur » l’année précédente. Et ce n’était pas davantage le mien parce que mon oncle Stomas, qui gardait un œil sur mon frère et moi depuis la mort de nos parents, n’avait encore trouvé nul prétendant « digne de moi ». Selon lui, ma dot attirait davantage les hommes que mes hanches trop étroites et mes seins qui avaient oublié de pousser.

— Et où sont les tiens, pondeur de filles ? cracha Delphie en se dressant sur ses ergots comme un coq de combat.

Mais je vis briller ses yeux et ses lèvres tremblaient. D’instinct, Évaïnétos avait frappé là où cela faisait le plus mal et il venait de s’en apercevoir.

Un rire aigre s’éleva, et je reconnus Pantitès du coin de l’œil. Son visage en lame de couteau exprimait tout entier son plaisir de voir Delphie humiliée. Lui-même étant un Nothos , il avait longtemps subi les quolibets de ses pairs. Aigri et perfide, il semblait tirer une jouissance sans nom des malheurs d’autrui, surtout lorsqu’il était question d’honneur ou de citoyenneté. Comme si chaque déchéance ou mise au ban était une vengeance personnelle qu’il attendait de solder depuis des années.

— Je gage que l’enfant que porte sa femme sera un garçon ! Et si ce n’est pas le cas, il a déjà fait le nécessaire chez les autres. Mais toi, Delphie, quand nous donneras-tu un guerrier ?

Kallon, le frère de ma compagne, que personne n’avait remarqué jusque-là, sortit soudain des rangs, provoquant un murmure inquiet.

Certains visages se détournèrent et d’autres se firent menaçants. Cela ne pouvait se finir que par une bagarre.

— Je n’épouserai que l’homme qui me battra au lancer de disque ! lança alors Delphie, bravache.

Pantitès ouvrit la bouche pour répliquer par une remarque cinglante, mais Évaïnétos le devança.

— Alors tu ne risques pas de te marier ! fit-il d’une voix forte. Et surtout pas avec Pantitès.

Des rires retentirent et mon amie hoqueta, prise de court par le compliment. J’adressai un remerciement muet à Évaïnétos, qui me répondit par un clin d’œil discret. Pantitès, lui, s’éclipsa sous les railleries et l’animation reprit. Kallon s’était de nouveau fondu parmi les ombres. Quand était-il revenu à Sparte ? Delphie ne m’en avait même pas touché un mot.

— Ils vont te dévorer, Évaïnétos ! cria celle-ci en désignant les garçonnets qui avaient repris leur ascension sur le dos de leur titan favori.

Si Anaxagore hantait leurs cauchemars, chaque garçon de l’agogè devait rêver d’avoir Évaïnétos pour pédonome. Sous son corps de géant se cachait une douceur qui n’avait rien à envier à sa force et, bien qu’il n’hésitât pas à punir lorsque cela s’avérait nécessaire, il protégeait ardemment des donneurs de leçons trop exigeants les enfants qui lui étaient confiés. Son statut de polémarque inspirait le respect et il savait se servir de son influence à bon escient.

— Merci, ajouta Delphie lorsqu’il se fut suffisamment approché de nous, sa horde accrochée à sa tunique.

Il lui administra une chiquenaude sur le front et sourit, découvrant une parfaite rangée de dents blanches. Sa joue éraflée par la chute saignait, ses longs cheveux et sa courte barbe noire étaient couverts de poussière mais ses yeux dorés pétillaient. Évaïnétos était sans conteste attirant et bien des hommes lui avaient demandé d’honorer leurs épouses afin de leur donner des enfants aussi robustes et beaux que lui, ce qu’il avait souvent accepté. Chose curieuse, il avait toujours engendré des mâles en dehors de sa maison alors qu’il n’avait eu que des filles avec sa propre épouse.

Un petit garçon couvert de taches de rousseur me chatouilla le ventre et je lui taquinai les côtes, le faisant crier et babiller. À Sparte, il n’y avait qu’un soldat roux : Aristodémos. Ce devait être le plus jeune de ses fils mais je ne voyais pas les autres.

— Tu en as perdu en cours de route ? demandai-je à Évaïnétos.

Il haussa les épaules.

— Léobotas et Araïos sont restés avec Prytanis. L’un s’est cassé la jambe et le second est malade.

Prytanis était l’ami de mon cadet et l’aïtas d’Évaïnétos. Il avait fait preuve de plus d’intelligence que Brasidas en choisissant son eispnêlas…

— As-tu vu passer mon frère ?

— Au stade. Il veille sur le troupeau d’Anaxagore. (Je grimaçai et son sourire s’accentua.) Moi non plus, je ne l’aime pas beaucoup, murmura-t-il.

Je lui jetai un regard par en dessous. Évaïnétos et Anaxagore se détestaient cordialement. Ils en étaient venus aux mains durant l’hiver précédent et en avaient été quittes pour trente coups de bâton chacun en sus des dégâts qu’ils s’étaient respectivement infligés. Évaïnétos était sorti de ses gonds lorsqu’Anaxagore s’était permis de frapper – avec sa douceur coutumière – l’un des enfants.

— Comment va le petit Chionis ? m’enquis-je. On ne l’a pas revu depuis votre pugilat.

Évaïnétos s’assombrit.

— Il est mort…

Delphie pâlit et mon cœur fit un bond dans ma poitrine.

— Quoi ? chuchota-t-elle.

Le polémarque haussa les épaules et ses yeux se réduisirent à deux fentes dorées. Il devait probablement s’imaginer en train de plonger sa lance dans le ventre d’Anaxagore.

— Au matin, il ne s’est pas réveillé.

Je repensai à la gifle qu’avait reçue mon frère sur le Taygète et ma gorge se noua. Brasidas était sans doute l’un des plus jolis garçons de Sparte et je savais que la fille de Syagros, l’un des officiers du roi Leutychidès, louchait sur lui. Un tel mariage pouvait lui permettre d’accéder aux meilleures places dans la cité. Sauf si Anaxagore le défigurait, l’estropiait ou que sais-je encore.

— Pourquoi n’en avons-nous pas entendu parler ? Qui a couvert Anaxagore ?

— Chionis était un Mothake [7], orphelin, qui plus est. Et Anaxagore venait d’être admis parmi les Trois cents.

Les Trois cents… Les hippeis, les chevaliers de Sparte. Ce titre honorifique dont s’enorgueillissaient Trois cents soldats d’élite triés sur le volet m’avait toujours fait rire. Sparte ne possédait pas de détachement de cavalerie …

— Maudit soit-il… Et Brasidas qui est tombé dans ses filets.

Le petit garçon avec lequel je jouais sentit que quelque chose n’allait pas et s’écarta. Je lui ébouriffai les cheveux en grimaçant un sourire.

— Anaxagore n’a jamais courtisé Brasidas et ne le touchera jamais, murmura Évaïnétos, se méprenant sur les raisons de mon inquiétude.

— Plus froid qu’un fruit gelé, mmhh ? Si seulement il t’avait choisi pour eispnêlas…, soupirai-je.

Il posa un doigt sur ma bouche et sourit.

— Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé et tu le sais.

— Prytanis a bien de la chance.

— J’en ai beaucoup aussi. Cesse de t’inquiéter pour Brasidas. Depuis qu’il a été admis parmi les hippeis, Anaxagore passe de moins en moins de temps avec lui et je suis prêt à parier mon bras droit que, d’ici peu, il se désintéressera de ton frère. Éduquer les garçons est une corvée insurmontable pour lui. Avec un peu de chance, il sera peut-être déchu, ajouta-t-il avec un clin d’œil entendu.

Je levai un sourcil circonspect. Les hippeis, chargés de la surveillance de la cité et de missions spéciales pour les deux rois, n’acquéraient ce statut que par l’intervention de ces derniers, qui les protégeaient volontiers. Ceux qui avaient été chassés de ce corps d’armée durant les vingt dernières années se comptaient sur les doigts d’une seule main.

— Le roi Leutychidès tient trop à Anaxagore pour cela. C’est à se demander ce qu’il peut y avoir entre ces deux-là…

Delphie tiqua mais n’eut pas la possibilité de pousser plus avant la conversation. Les garçonnets commençaient à montrer des signes d’impatience et Évaïnétos se redressa, resserrant sa prise sur son bouclier.

— Prêts à plonger dans l’Eurotas ? leur demanda-t-il. (Une clameur réjouie lui répondit.) Vous tremblez déjà à l’idée de vous immerger dans l’eau glacée ou vous êtes des hommes ? (Un « On est des hommes ! » retentissant nous vrilla les tympans.) Alors on y va ! Dites au revoir à Thyia et à Delphie. Poliment ! ajouta-t-il.

La joyeuse meute s’ébranla dans une forêt de petites mains qui s’agitèrent un moment dans notre direction, et Delphie hocha la tête.

— Je me demande si Évaïnétos n’est pas trop conciliant avec ces garçons…

— Que veux-tu dire ?

— Qu’il va en faire des poltrons !

— Tu as raison, il devrait prendre exemple sur Anaxagore, persiflai-je.

— À savoir ? (Je lui jetai un regard noir et elle roula de gros yeux.) Ce qui s’est passé avec Chionis était probablement un accident.

— Delphie… Joli garçon n’est pas synonyme d’homme admirable, grimaçai-je comme si je venais de mordre dans un fruit blet.

Nous reprîmes notre marche en direction du stade. Il n’était pas loin de midi et les odeurs de nourriture qui flottaient dans l’air éveillèrent mon appétit.

— Sais-tu pourquoi il rase sa barbe ?

— Je m’en contrefiche, Delphie.

— Pour que ses adversaires voient ses cicatrices. Je trouve cela plus séduisant qu’effrayant, si tu veux mon avis. Elles lui donnent un je-ne-sais-quoi de…

— Delphie !

— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ?

— Pourquoi ne cesses-tu de me parler d’Anaxagore depuis quelques jours ?

— Parce qu’il a eu trente ans le mois dernier.

Je m’arrêtai en plein milieu de la rue poussiéreuse et la considérai, ulcérée.

— Ah non, pas lui !

— Quoi « lui » ?

— Ne me dis pas que tu es tombée amoureuse de lui !

Elle éclata de rire. Un rire bien trop bruyant pour être spontané.

— Bien sûr que non ! Et quand bien même. Quelle chance aurais-je ? Les plus belles et les plus riches femmes de Sparte lui courent après.

— Delphie ! Quelle femme un tant soit peu intelligente épouserait ça ?

— Il vient d’être admis parmi les Trois cents, Thyia. C’est un chevalier, à présent. Respecté, admiré et redouté.

— Admiré…, pouffai-je. Évaïnétos en est la preuve !

— Non, Thyia. Évaïnétos est l’exception.

Je me frappai le front de la main.

— Apellon, viens-nous en aide.

— Quoi ?

— Je le savais. Tu es amoureuse…

— Je te dis que non ! Je ne suis plus une enfant.

Je soupirai bruyamment et repris ma marche vers le gymnase, préférant m’abstenir de répondre. Cela n’aurait servi à rien de toute façon. Comment pouvait-elle soupirer après ce bellâtre, ce morceau de marbre dont le membre ne devait se bander que lorsqu’il caressait la pointe d’une lance ou le porpax d’un bouclier ?

Je ne savais contre qui j’étais le plus en colère : mon frère, parce qu’il se pliait aux quatre volontés de cette brute, Anaxagore parce qu’il avait brisé brisé notre complicité et métamorphosé Brasidas en hoplite de comédie, ou Delphie pour convoiter cet animal ! Plus le temps passait et plus je détestais ce « chevalier » dépourvu de monture mais doté d’un ego qui aurait pesé à Apellon lui-même.

*

Les discussions allaient bon train et le gymnase débordait d’activité. Delphie et moi rejoignîmes les groupes de filles mais nous tînmes un peu à l’écart. La plupart restaient assises sur leurs robes à regarder les garçons qui s’entraînaient en face. La poussière collait à leur peau nue et ils s’empoignaient avec des grognements de bêtes en rut, ce qui semblait follement exciter les jeunettes.

— Le printemps arrive à son terme et Éros est à l’œuvre, fis-je remarquer, amusée.

Mon amie plissa le front et soupira.

— Profitons-en. Dans peu de temps, il devra céder la place à Athéna.

Un frémissement me parcourut l’échine.

— Tu crois vraiment qu’il va y avoir la guerre ?

— Xerxès franchira l’Hellespont plus tôt que tu ne l’imagines. Je gage que les Perses vont nous tomber sur la peau du dos avant peu.

— Le roi Darius s’y est brisé les dents, notai-je.

— Justement, son fils a une revanche à prendre. Tu imagines ? La Grèce tout entière sous la domination perse. Beau trophée pour ces barbares.

Je dus déglutir à plusieurs reprises pour chasser un goût amer de ma bouche, comme si j’avais sucé des pièces de monnaie.

— Nous les vaincrons à nouveau, affirmai-je avec plus de conviction que je n’en ressentais.

— J’ai pourtant entendu dire que l’armée du…

— Delphie ! Parlons d’autre chose, veux-tu ? La journée a suffisamment mal commencé, point n’est besoin d’en rajouter.

Elle acquiesça sans un mot et nous nous débarrassâmes de nos robes, ne gardant que notre courte tunique, qui laissait notre sein droit et notre épaule à nu. Je rassemblai mes cheveux châtains sur cette dernière, afin de cacher ce qui aurait dû se trouver juste en dessous.

— Thyia…, soupira ma compagne.

Je lui adressai un regard assassin en désignant sa poitrine généreuse, ronde et ferme. Parfaite. J’aurais donné dix ans de ma vie, alors, pour en posséder une semblable. C’est loin d’être vrai aujourd’hui. « Ce qu’il ne bonifie pas, le temps le flétrit », disent les Macédoniens avec leur sens aigu du lieu commun. C’est d’autant plus vrai pour la poitrine des femmes.

— Il t’est aisé de parler, tu n’as rien à cacher, toi.

— Toi non plus ! pouffa-t-elle.

— Très amusant… Alors ? Le disque ou le javelot ?

Elle réfléchit en fronçant les sourcils et jeta un coup d’œil aux garçons. À l’une des extrémités de l’aire d’entraînement, ils étaient réunis par groupes d’âge de dix ou de quinze et effectuaient leurs exercices sous la surveillance attentive de leurs pédonomes. Le regard de Delphie s’illumina et un sourire incurva ses lèvres.

— Ni disque, ni javelot.

— Hein ?

— Course !

— Quoi ? Mais on ne s’est même pas échauf…

Elle me saisit le poignet sans me laisser le temps de finir ma phrase et me tira sur la piste de course qui s’enroulait autour de l’aire centrale. La poussière était brûlante sous nos pieds et le soleil de midi tapait sec sur nos têtes.

— Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ?

— Tais-toi et cours, on va le rattraper. Je veux voir ses jolies fesses de près.

— Delphie ! Les fesses d’Anaxagore ne…

— Mais non, idiote ! Regarde un peu devant toi, fit-elle avec un sourire jusqu’aux oreilles.

Je levai les yeux sur les coureurs qui nous précédaient et reconnus Aristodémos. Il allongeait ses élégantes foulées en respirant bruyamment. Ses longs cheveux roux dansaient sur ses épaules, au rythme de sa course, et nous accélérâmes pour nous maintenir juste derrière lui, nous mordant la langue pour ne pas rire et nous essouffler.

Delphie me désigna du menton ses fesses rondes. Elles scintillaient, leur duveteux poil roux accrochant la lumière du soleil. On aurait dit qu’Aristodémos s’était assis par mégarde sur ces paillettes d’or et d’airain dont les courtisanes orientales fardaient leurs paupières et leurs cheveux.

Mon amie me poussa du coude.

— Un jour, dit-elle d’une voix forte, j’ai entendu parler d’un homme qui s’était assis sur l’enclume d’Éphaistos.

— Et que lui est-il arrivé ? demandai-je sur le même ton.

— L’or de la cuirasse d’Héraclès lui a collé aux fesses !

Aristodémos se retourna sans cesser de courir et nous éclatâmes de rire.

— Eh ! s’écria-t-il en se couvrant des mains la partie concernée.

Mais il souriait, amusé par notre effronterie.

— Cache-les ! fis-je en le dépassant. On pourrait te les voler et elles valent de l’or !

— Faites plutôt attention aux vôtres !

— Des promesses ! lança Delphie. Toujours des promesses !

Après deux tours de stade supplémentaires, nous revînmes près de nos robes, à bout de souffle.

Delphie se laissa tomber sur la sienne pour y rire tout son soûl. Nous étions en sueur et nos cheveux collaient à notre front. Près de nous, quelques adolescentes s’entraînaient au lancer de javelot et à la lutte.

— Thyia ! Delphie ! appela l’une d’elles en nous montrant un disque. Venez !

Ma compagne agita la main.

— Tout à l’heure, Phanô ! Laisse-nous souffler !

— Comment s’est passée ta nuit de noces ? m’enquis-je.

Elle haussa les épaules.

— J’ai bien cru sentir un courant d’air mais, avant que je puisse en être vraiment certaine, il s’était enfui par la fenêtre !

Toutes les filles présentes s’esclaffèrent et l’une d’elles passa la main sur les courts cheveux de Phanô, récemment coupés à ras. Bientôt, son état de femme mariée l’empêcherait de venir au stade avec nous.

— À toi de lancer, Phanô ! cria une adolescente replète à l’autre extrémité de l’aire.

La jeune mariée nous adressa un petit salut amical et courut rejoindre ses partenaires.

Delphie lissa sa longue chevelure aile de corbeau et soupira. Je la poussai de l’épaule.

— On coupera les tiens un jour ou l’autre, ne t’en fais pas.

— Tu auras les oreilles au frais avant moi, Thyia. Ce n’est pas demain la veille que je me marierai.

— Il paraît que ceux de ma grand-mère ont repoussé en une seule nuit.

— Un signe des Dieux ?

— Non, une perruque.

Elle leva les yeux au ciel et secoua tristement la tête.

— Est-il vrai que les jeunes Athéniens peuvent passer toute la nuit avec leur femme sans que personne n’y trouve à redire ?

J’acquiesçai.

— Et la lampe allumée qui plus est. Il n’y a que chez nous que les hommes viennent faire leurs petites affaires en tapinois avant de s’enfuir quelques instants plus tard.

— Pour s’allonger avec leurs camarades comme si de rien n’était… Je me demande à quoi les hommes passent leur temps, dans leurs maisons.

— À s’offrir du bon temps et à entretenir leurs petits mystères !

— Par groupes de quinze ?

Je pouffai et lui donnai une tape sur la cuisse.

— En rang, bien emboîtés et lance levée, comme dans la phalange ! (Je chassai l’image de mon frère « emboîté » par Anaxagore.) Mais c’est vrai, ça. Où est-il ?

— Mmh ? Qui ?

— Brasidas. Évaïnétos nous a bien dit qu’il était ici, non ?

Je parcourus les corps nus du regard à la recherche de mon frère, sans succès.

— C’est curieux…, murmura Delphie.

— Quoi donc ?

— Je ne sais pas. Quelque chose n’est pas comme d’habitude mais je n’arrive pas à savoir quoi.

Je détaillai les hommes et les garçons présents. Delphie n’avait pas tort. Il manquait quelque chose.

— Tu as raison…

Nous réalisâmes en même temps ce qui n’allait pas et je me sentis blêmir.

— Apellon… À cette époque de l’année ?

— Sinon, où seraient-ils tous passés ?

Je bondis sur mes pieds.

— Phanô ! appelai-je. Astaphie !

Les deux jeunes femmes se tournèrent vers nous, les disques à la main.

— Qu’est-ce que tu as ? s’inquiéta Astaphie. Tu es toute blanche.

— Où sont les irènes des hippeis ?

Phanô désigna du doigt les groupes d’hommes mais sa main retomba. Pas un seul garçon entre dix-huit et dix-neuf ans sous l’autorité des Trois cents n’était en vue.

— Par Athéna, jura-t-elle à mi-voix. Tu ne crois quand même pas que… (Je hochai la tête.) Si tôt ?

— Il faut les prévenir, intervint Phronesse, une brunette qui habitait non loin de chez moi et avec qui j’avais entretenu des relations plus qu’amicales lorsque nous étions adolescentes. Ils se croient à l’abri jusqu’à l’été et sont tous dans les champs avec leurs femmes et leurs enfants jusque tard dans la nuit.

Elle m’adressa un regard entendu et j’acquiesçai en silence. La tendre intimité que nous avions partagée durant près de trois ans, et qui ne s’était jamais vraiment éteinte, au dam de Delphie, nous permettait souvent de nous comprendre d’un simple regard.

— Les hommes, leurs manigances et leurs petits secrets ! aboya Astaphie. Ils sont pires que des gosses !

— Qu’est-ce qui se passe, ici ? demanda la nièce de Phanô, aussi brune et jolie que sa tante, qui avait abandonné sa course autour de la piste, alertée par le rassemblement féminin.

Nous contemplâmes toutes nos orteils, hésitant à prononcer le mot qui nous faisait dresser les cheveux sur la tête. Delphie se montra plus courageuse que moi.

— Il y aura une cryptie [8] cette nuit…, laissa-t-elle tomber d’une voix blanche.

— Qui vous l’a dit ?

— Regarde autour de toi. Les irènes des hippeis ont quitté discrètement le stade.

Phronesse soupira.

— Je rentre immédiatement prévenir les hilotes de mon père. Les jeunes garçons devaient conduire le troupeau sur les flancs du Taygète, aujourd’hui. S’il y a réellement une cryptie ce soir, ces enfants ne rentreront jamais…

Je pensai à Timon, le fils de ma nourrice, âgé de seize ans à peine, et mon ventre se noua.

— Je rentre aussi, dis-je en enfilant ma robe à mon tour.

— Personne n’ira nulle part ! tonna une grosse voix derrière nous, nous faisant tressaillir.

Nous nous retournâmes toutes dans un même élan. Aristodémos nous faisait face, solidement campé sur ses jambes et les bras croisés sur sa poitrine. Il nous toisait de toute sa hauteur, les mâchoires crispées et les yeux menaçants. Derrière lui se dressaient quelques hommes qui avaient abandonné leurs séances de lutte et de lancer. Épaule contre épaule, une dizaine d’hippeis nous barraient la route.

— Hors de mon chemin ! gronda Phanô en soutenant le regard d’Aristodémos.

— Aucune de vous ne bougera d’ici ! lança Hysmon en sortant du rang.

— Tu veux prendre des paris ? aboyai-je à mon tour.

— Les hilotes doivent comprendre que nous pouvons leur tomber dessus à tout moment, récita Aristodémos comme une leçon apprise par cœur. Ils doivent à chaque instant être conscients de notre supériorité en dépit de notre infériorité numérique !

— Vraiment ? raillai-je en enfonçant mon index entre ses pectoraux. Ce sont des enfants et des adolescents qui sont aux pâturages à cette période de l’année ! Quelle gloire y a-t-il à tuer des enfants, Aristodémos ?

— Les irènes ne s’en prendront qu’aux adultes.

— Crois-tu qu’ils feront la différence entre un adulte et un adolescent en pleine nuit ?

— Quand bien même, intervint Pantitès, qui vint se mêler une fois de plus de ce qui ne le regardait pas. Mieux vaut que meurent quelques enfants si cela permet d’en calmer des milliers qui nous sauteraient sur la peau du dos une fois en âge de le faire !

— Nous sommes des femmes, s’écria Astaphie. Et, pour nous, la vie d’un enfant valide de plus ou de moins en Lacédémonie, cela compte !

— Nos irènes ne s’en prendront qu’aux adultes, répéta Aristodémos. Nous n’avons pas éduqué des faibles.

— Non, raillai-je. Mais des lâches, en revanche…

La pique porta mieux que je ne l’avais escompté. Le chevalier blêmit et serra les dents si fort que j’entendis craquer ses mâchoires. Des murmures agressifs s’élevèrent et autant de regards assassins me furent adressés.

— Répète pour voir ? hurla Hysmon.

Je le poussai violemment des deux mains.

— Que devrons-nous répondre lorsqu’on nous dira que nos hommes assaillent leurs « adversaires » sans sommation et dans le dos ?

Je le poussai de nouveau et il fit un pas en arrière, abasourdi. Aristodémos rougit et je vis plusieurs hippeis détourner le regard.

— Quel courage y a-t-il à attaquer quelqu’un qui ne s’est pas préparé à opposer de résistance ou à se défendre ? poursuivis-je. (Je le poussai encore et il tituba.) Penses-tu que nous laisserons nos guerriers agir en pleutres ? Hein ? lui criai-je dans les oreilles. Réponds ! ordonnai-je.

Il ouvrit la bouche à plusieurs reprises et la referma.

Je dénudai l’une de mes jambes jusqu’à la hanche.

— C’est entre des cuisses semblables à celle-ci que tu as vu le jour alors respecte celle à qui elles appartiennent. Réponds quand une femme te pose une question, Hysmon !

— Nous ne sommes pas des lâches, bredouilla-t-il.

Je croisai les bras sur ma poitrine.

— Heureuse de l’entendre. Dans ce cas, nous allons sortir d’ici et faire en sorte que nos guerriers n’aient pas à rougir d’une victoire aussi facile que honteuse pour nous tous. Cette nuit, les irènes trouveront des adversaires prêts à se défendre et pourront vanter leurs exploits à leurs aînés la tête haute.

Les hommes échangèrent des regards entendus et plusieurs d’entre eux hochèrent la tête. Aristodémos se mordait l’intérieur de la joue, prenant patiemment la mesure de ce que je venais de dire.

— Tu as quelque chose à ajouter, Aristodémos ? demanda Delphie.

— Non.

— Alors, du vent.

Les guerriers s’écartèrent devant nous comme deux pans d’un rideau de chair dorée. Mais au milieu du passage de corps nus se pavanait un cancrelat : Pantitès. Mains sur les hanches, il nous toisait de toute sa hauteur.

— Un troupeau de femelles ne donne pas de leçons à un Spartia…

Le pied, jailli de la rangée de droite, le cueillit au creux de l’estomac et l’envoya s’affaler sur la rangée de gauche, qui ne fit rien pour le retenir. À l’extrémité de l’interminable jambe, Anaxagore lui adressa un sourire méprisant.

— Justement, tu n’en es pas un, cracha-t-il.

Des rires tintèrent et Pantitès bondit sur ses pieds, le souffle court.

— Tu vas… me payer ça… fils de chienne !

Il leva un poing menaçant vers Anaxagore, qui fut à ses côtés en deux enjambées, son sempiternel sourire narquois aux lèvres. En dépit de sa haute taille, Pantitès lui arrivait tout juste à l’épaule.

Un poing monstrueux retomba sur la joue du Nothos, l’envoyant de nouveau rouler dans la poussière.

— Le solde. Considère que je ne te dois plus rien.

Anaxagore tourna les talons et Delphie poussa un petit soupir qui me vrilla les nerfs.

— En route ! nous pressa Phanô.

Nous quittâmes le stade en raillant un Pantitès qui, à quatre pattes dans la poussière, pressait les deux mains sur son nez ensanglanté.

— Tu peux le lâcher, il ne va pas tomber, persifla Nikè.

Chacune de nous prit une direction différente en ajustant ses vêtements à la hâte. Lorsque je me tournai vers Delphie pour la saluer, elle me regarda sans me voir, les yeux rêveurs et un sourire niais accroché au visage. Elle ouvrit la bouche mais je l’interrompis.

— Pas un mot, l’avertis-je en agitant le doigt devant son menton.

Elle soupira et hocha la tête.

— Il n’empêche qu’il a de fichues jolies jambes…

NOTES

[1] Les Apothètes : « les dépôts ». Selon certains, un précipice du mont Taygète. Selon d’autres, un gouffre au pied de la montagne.

[2] Équivalent de l’éraste athénien dans la relation pédérastique.

[3] Parnon : Chaîne de montagnes sans pics saillants ou cols accessibles qui fait face au Taygète, à l’ouest de la vallée de Sparte.

[4] Apollon en Lacédémonie.

[5] Telle était l’humiliation que devaient subir les hommes spartiates restés célibataires après 30 ans. Interdiction leur était faite aussi de participer aux concours gymniques.

[6] Nous sommes en 481 av. J.C.

[7] Enfant non spartiate mais qui bénéficiait tout de même de l’agogè.

[8] Épreuve initiatique à laquelle était soumise l’élite des irènes. Durant quelques jours, ou un an selon certaines sources peu fiables, les jeunes gens vivaient cachés hors de la cité, sortant la nuit pour voler de quoi se nourrir et tuer les hilotes qui croisaient leur route.

 

(Fin de l’extrait)

 

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