LA LITTÉRATURE POPULAIRE VOUS DIT MERDE !

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Si vous faites une rapide recherche Google sur le thème « roman populaire définition », les premiers résultats à s’afficher (Wikipédia en tête, évidemment) vont de « limite insultant » :

Le roman populaire désigne des romans qui rencontrent un vaste lectorat mais s’adressent plus particulièrement à un lectorat socioculturellement défavorisé, en usant de recettes littéraires simples et éprouvées.

À « ouvertement méprisant » :

Littérature poubelle, sous-culture, paralittérature, littérature de masse et j’en passe…

Ça va ? Vous êtes toujours là ?

Pas de nausées ?

Pas de malaise ?

Bien.

Et qu’englobe la littérature dite « populaire » ? À peu près tout ce qui est sympa à lire, en fait. Polar, thriller, historique, aventure, sentimental, SF, fantasy, fantastique, anticipation, etc.

Balzac ? Littérature populaire.

Dumas ? Littérature populaire.

Verne ? Littérature populaire.

Levy, Musso, Chattam, Eco, King, Wilde ? Littérature populaire !

Mais si ! Puisqu’on vous le dit.

Vous vous rendez compte ? 99 centièmes des étagères de votre bibliothèque sont remplis de merde (le centième restant étant le Petit Larousse et le missel de communion de grand-maman) et vous ne le saviez même pas !

Bande de tourne-pages « socioculturellement défavorisés » que vous êtes !

Heureusement que les sentinelles de la Vraie Littérature (je veux bien sûr parler de celle qui s’écrit habituellement d’une seule main en se regardant le nombril ; l’autre étant, vous l’aurez compris, occupée sous le bureau à des masturbations que l’on ne saurait qualifier, elles, d’intellectuelles) sont là pour vous ouvrir les yeux !

Donc, si j’ai bien tout compris (et pour faire simple), on va dire que, d’après ces messieurs gonflés de légitimité pédagogique et drapés d’érudition suffisante, les romans populaires, ce sont des prosateurs minables (vous, moi) qui produisent – oui, il paraît que la littérature populaire ne s’écrit pas, elle se produit, comme le PQ – de la merde pour des cons (les lecteurs).

Au moins, comme ça, les choses sont claires.

Non ? Vous n’êtes pas d’accord avec ça ?

Non, bien sûr que non, vous ne l’êtes pas et moi non plus, d’ailleurs.

Mais, avant de poursuivre, j’aimerais vous parler de Noémi…

Oh ! Ne cherchez pas, vous ne la connaissez pas.

Personne ne la connait, d’ailleurs, parce qu’elle fait partie de ces millions de personnes anonymes qui vivent leur petite vie, payent leurs impôts et font tourner notre chère économie en consommant régulièrement – des livres, entre autres. Pas beaucoup, bien sûr, parce que son budget ne lui permet pas de folies.

Les livres, c’est son petit plaisir à elle. Ce qu’elle préfère, ce sont les belles histoires d’amour qui se passent au soleil, de préférence les romans historiques. Rome, Égypte, Grèce… Ce sont ses préférés. Son rêve, lorsque les enfants seront plus grands, c’est de visiter ces pays, avec toutes ces pyramides, ces statues et ces temples, dont on parle dans les romans. En attendant, Noémi voyage en lisant. Des livres de poche, surtout, parce que c’est moins cher, ou des livres numériques parce que, pour Noël, ses parents lui ont offert une petite liseuse.

La bibliothèque ? Elle irait volontiers mais quand ? La plus proche se trouve à trente kilomètres, dans la ville voisine. Et pour ce qui est du salon du livre annuel de sa commune, inutile d’en parler ! Les visiteurs comme Noémi sont le cauchemar des « auteurs sérieux ». Une femme avec trois gosses intenables et braillards, qui touchent à tout et mettent leurs mains pleines de chocolat, ou de confiture, sur de beaux exemplaires neufs à 40 euros de « De Cybèle à Mithra, mythes et dieux orientaux dans le monde romain »… L’horreur !

« Des ouvrages dont une gourdasse pareille ne comprendrait même pas le titre, si vous m’en croyez, chère Madame ! »

Ce que je crois, moi, monsieur le littérateur savant plus confit dans sa suffisance qu’une cerise dans le cul d’une caille, c’est que des lecteurs comme Noémi sont aussi bien victimes du mépris des gens comme vous que de celui de certains « producteurs » (et là, j’emploie volontairement ce mot) de littérature populaire qui ne voient en elle qu’une source de profit peu exigeante en matière de qualité :

« Donnons-lui une histoire d’amour à peu près ficelée saupoudrée d’un peu d’exotisme, de quelques scènes olé-olé et le tour est joué ! Ce genre de lecteur n’a pas le niveau culturel nécessaire pour juger de la qualité du texte et est lui-même incapable de s’exprimer correctement, de toute manière, alors, pourquoi se fouler, franchement ! »

Et quand vous savez que la porno-romance est à la littérature populaire ce que les films classés X sont au cinéma en matière de chiffre d’affaires et de rapport temps d’exécution/bénéfices, on comprend que de plus en plus de parasites et de mères de famille qui s’ennuient aient envie de franchir le pas en proposant leur « production ».

C’est sûr que, vu sous cet angle, la littérature « triviale » et « facile » mérite peut-être ces épithètes.

Mais, heureusement, il existe aussi des auteurs et des éditeurs de littérature populaire qui prennent leur rôle un peu plus au sérieux.

Des éditeurs et des auteurs bien conscients que leur travail consiste à faire le lien entre deux mondes.

Vous pensez que celui de Noémi, le monde des « socioculturellement défavorisés », et celui du pisse-vinaigre de tout à l’heure, le monde de la « littérature savante » et des Belles Lettres, sont séparés par un gouffre infranchissable ?

Vous vous trompez.

Et savez-vous pourquoi ? Parce qu’au-dessus de ce gouffre, reliant les deux berges, il y a moi. Moi et des milliers d’autres. Des milliers d’auteurs de littérature populaire à travers le monde. Oui, des milliers de ponts jetés sur des kilomètres de vide, de mépris et d’indifférence.

Nous y voilà ! La grande question !

Messieurs les pourfendeurs de la « littérature de masse » veulent savoir à quoi sert la littérature populaire ?

Je vais vous le dire : à simplifier, à vulgariser, à donner envie, à faire découvrir cet autre monde, par-delà le gouffre. Leur monde.

Certes, Noémi n’achètera sans doute jamais « De Cybèle à Mithra, mythes et dieux orientaux dans le monde romain » ! Mais moi, en revanche, qui m’empêche de lui en expliquer les principales influences ? De lui décrire, à travers des personnages, une histoire, une aventure, quelles en furent les conséquences pour les acteurs de l’époque et, par voie de conséquence, pour nous ?

Allons plus loin, tiens ! Pourquoi ne pas lui raconter la colonisation anglaise via un Space Opéra, avec des terriens et des aliens ? Ou la Reconquista espagnole, avec des personnages d’Heroic Fantasy ? N’est-ce pas le rôle de l’auteur populaire, que de mettre la culture à la portée de tous ?

Là, se trouve le talent et le savoir-faire des scribouillards que les ténors de la « vraie » littérature méprisent tant. Ces écrivaillons qui préfèrent un dialogue bien senti à une tirade incompréhensible. Ces imbéciles qui vendent des millions de livres à travers le monde alors que messieurs les Auteurs à majuscule peinent à faire éditer leur prose pleine d’érudition.

Ce talent consiste à faire ce dont ils sont incapables : distraire les lecteurs tout en leur ouvrant l’esprit à la critique, à d’autres formes de pensée, à d’autres cultures, d’autres connaissances, d’autres techniques, d’autres mondes – comme le leur.

La bonne littérature populaire (car oui, il existe une bonne littérature populaire, n’en déplaise à certains), ne consiste pas simplement à jeter des mots sur une feuille et à se dire qu’avec les bonnes grosses scènes bien graveleuses et les kilos de guimauve qu’on a pris soin d’y déverser, il y aura bien des crétins pour l’acheter et remplir les poches.

Écrire un bon livre est un long et dur labeur, qui nécessite des recherches, des repérages, des essais, de piles de documentation et des heures passées à écrire, à simplifier, à réécrire et à simplifier encore.

Chez messieurs les Grands Auteurs et les Grands Critiques de la Grande Littérature (allez, je suis dans un bon jour, je leur accorde même des majuscules à la taille de leur ego), un livre doit se lire lentement et, plus il sera tarabiscoté et difficile à comprendre pour le commun des mortels, plus ils auront l’impression qu’il est travaillé et réussi.

Chez nous, romanciers populaires, c’est l’inverse. Nous devons faire en sorte que nos histoires se lisent facilement, le plus clairement possible, afin que le lecteur puisse s’évader, se détacher des pages qu’il feuillette et de son quotidien, oublier qu’il est en train de lire pour entrer de plain-pied dans l’histoire, vivre avec les personnages, ressentir et, si possible, apprendre.

Voilà notre travail.

Voilà ce qu’est la littérature populaire.

Voilà à quoi elle sert.

Alors oui, il est normal, en réaction à cela, que certains postulants romanciers un peu rêveurs croient, en lisant notre prose, qu’écrire un livre populaire est quelque chose de facile, que l’on peut « torcher » en deux ou trois mois. Mais c’est le prix à payer pour que cette littérature survive.

 

 C. Rodriguez

 

Photo : Syda Productions

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12 réactions à LA LITTÉRATURE POPULAIRE VOUS DIT MERDE !

  1. Xavier a écrit:

    Excellent article qui remet bien des choses à leurs places. Mais en tant que lecteurs des deux catégories, pour moi elles se complètent. D’autre part, les livres plus difficile d’accès apportent aussi un plaisir, celui du challenge : le plaisir vient du fait que l’on est parvenu à y entrer et finalement pouvoir s’y divertir et en retirer autant qu’un roman populaire. Je citerai deux exemples personnels : Crime et Châtiment, de Dostoïevski, et La Montagne magique, de Thomas Mann.

    • Cristina Rodriguez a écrit:

      Vous avez entièrement raison, pouvoir varier les genres, les styles et les sujets est l’un des plus grands plaisirs de la littérature, quelle qu’elle soit ;)

  2. Mutos a écrit:

    « distraire les lecteurs tout en leur ouvrant l’esprit à la critique, à d’autres formes de pensée, à d’autres cultures, d’autres connaissances, d’autres techniques, d’autres mondes »

    Que voilà une bien belle citation ! Écrivant avec quelques potes un univers de SF, je m’y reconnaît tout à fait…

    Alors bravo et merci pour ce coup « de gueules » (rouge, quoi ^-^) rafraîchissant, qui met bien les points sur les « i » !

  3. Scorpio-no-Caro a écrit:

    Ah la littérature populaire… Doit-on considérer Tolkien, Herbert, Asimov, Maurice Druon, J. K Rowling, Georges Martin, Verne comme de la littérature populaire ? C’est pourtant de leurs œuvres populaires qu’ont été tirés des films et séries au succès international.

    Merci Christina pour ce coup de gueule parfaitement justifié. Je ne lis pas un livre pour me donner la migraine, je ne suis pas maso. Je lis un livre pour m’évader, voyager et c’est ça la littérature populaire. Et je continuerai à en lire parce que j’aime ça.

    Asimov a dit qu’il avait renoncé à un style alambiqué et tortueux pour un style simple et accessible à tous pour raconter une histoire qui ferait s’évader un maximum de lecteurs. But atteint.

    Moi j’aime la littérature populaire, j’adore la littérature populaire et ce n’est pas près de s’arrêter. Non mais !

    Et au passage, j’ai aimé ce que j’ai lu de vous. Voilà.

  4. Ann Quark a écrit:

    Eh bé ! Je ne l’avais jamais formulé clairement comme ça, mais en tant qu’écrivaine et amatrice de littérature populaire, je plussoie à fond ! J’ai jamais rien trouvé d’aussi emmerdant et plat que les littérateurs nombrilistes, d’ailleurs, et ce n’est pas faute d’en avoir lu un ou deux. Sans compter que dans la littérature populaire, il y a même des prix Nobel ! Pär Lagerqvist, par exemple, et son roman Le Nain, qui se passe dans une Italie imaginaire de la Renaissance. Un régal total, très simplement écrit, avec une intrigue géniale et des personnages ambivalents à souhait ! Une romance, en fait, dont le personnage principal est un nain de cour. En tout cas, excellent article !

  5. Merci pour ce coup de gueule, Cristina. Je me targue d’écrire de la littérature populaire, des romans de gare et je n’ai pas l’intention de changer ! :-)

  6. Jolie coup de gueule chère Cristina
    Et que vive la littérature populaire.
    Surtout si elle a la qualité que vous savez lui donner.

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