IL EST PAS BIEN, MON BOUQUIN, CONNASSE ?

peur_paniqueQue ceux qui tremblent en écrivant (parce que, comme tout un chacun, ils laissent de temps en temps passer quelques coquilles, maladresses et fautes d’inattention) posent le Littré qu’ils sont en train d’apprendre par cœur car j’ai à leur parler.

Depuis que j’ai posté mon dernier article, les messages pleuvent. De la part de ceux qui en ont fait les frais, bien entendu, mais aussi de la part de nos (qui sait ?) futurs Levy, Musso, Chattam, etc. que je voudrais rassurer un peu.

Pour commencer, permettez-moi de vous faire un aveu : saviez-vous que le français n’était pas ma langue maternelle ? (Allez-y, faites-moi plaisir, flattez-moi et dites que vous ne l’auriez pas deviné !).

J’ai appris à lire et à écrire en espagnol et ce n’est que vers l’âge de 13/14 ans que j’ai réellement commencé à maîtriser un peu votre langue. Tout ça pour vous dire que, malgré la quantité non négligeable d’articles et de livres de j’ai publiés, je ne suis jamais à l’abri d’une coquille, d’une maladresse, d’une traduction littérale, ou pire car je pense continuellement en deux langues.

Mais, comme on dit chez moi : « entre un poco y un mucho, hay un medio » (entre peu et beaucoup, il y a un juste milieu).

Ce que je veux dire par là, avec un sens suraigu du lieu commun, c’est qu’aucun éditeur n’exigera de vous une orthographe 100 % irréprochable et je ne connais aucun confrère (aucun qui ne soit pas suivi par un psychiatre pour troubles obsessionnels compulsifs, du moins) qui, de temps à autre, ne laisse pas échapper une faute.

Personne ne vous reprochera ces petites faiblesses (hormis certains enragés dont nous aurons l’occasion de reparler)… mais personne n’acceptera non plus une faute ou une maladresse à chaque paragraphe, ne rêvez pas !

D’après cet article (http://www.leparisien.fr/societe/les-francais-s-estiment-bons-en-orthographe-06-11-2013-3291535.php) 80 % des Français estiment être bons en orthographe, 26 % de ceux-là sont d’ailleurs intimement convaincus de ne jamais faire de fautes. La réalité est tout autre, à en croire Pascal Hostachi, cofondateur du projet Voltaire : « Sur les 8000 étudiants qui ont passé cette année nos tests, seulement la moitié avaient un niveau correct et ne commettaient pas de grosses fautes ».

Ça calme…

Alors, oui, tout le monde fait des fautes, vos amis, votre boulanger, votre prof, votre patron, lui, là, dehors et vous également. Oui, vous, alors que, à vous entendre, vous connaissez pertinemment les règles de grammaire et d’orthographe et que vous êtes convaincu d’être un as en la matière !

Pourquoi ?

En premier lieu, parce que vous avez forcément des « tics d’écriture », des manies, de mauvaises habitudes et des lacunes.

Non ? Tant mieux pour vous. Moi, j’en ai, en tous les cas (ou, du moins, je l’admets).

Ensuite, parce que, lorsque vous corrigez l’un de vos propres textes, vous ne lisez pas réellement ce qui est écrit mais ce que vous avez voulu écrire.

Saisissez-vous la nuance ?

Pour faire exagérément simple, on va dire que votre petit cerveau ne vous signale pas les erreurs, il les corrige de lui-même. Donc, vous ne les voyez pas en relisant – et ne pouvez, de ce fait, y remédier.

C’est pour cette raison que, dans une maison d’édition, votre manuscrit est relu, en général, par trois personnes minimum – plus généralement 5 ou 6 :

— Votre éditeur (qui analysera le style, le rythme du récit, la construction de l’histoire et des personnages, etc.).

— Son assistant (qui en mettra une deuxième couche).

— Et le correcteur (qui, lui, se concentrera sur la langue, la grammaire, l’orthographe, etc.).

En fait, dites-vous qu’écrire, corriger, éditer et publier un livre, c’est un peu comme de la formule 1.

L’écrivain : le pilote.

L’éditeur et son staff : Ferrari et ses mécanos.

Le circuit : le livre.

La voiture, avec ses milliers de pièces mécaniques : le français.

Vous connaissez bien la voiture, le circuit, savez parfaitement comment tirer le meilleur parti des deux sans abîmer le moteur ni faire éclater les pneus. Tout le monde en convient et c’est, pour un bon pilote, le minimum syndical requis.

Personne, en revanche, ne s’attendra à ce que vous sachiez monter et démonter le moteur, et cela même si vous en connaissez chaque pièce, sa fonction et pouvez, si besoin, effectuer la plupart des réparations d’urgence vous-même.

Un livre, c’est pareil : votre mécano, l’as de la clé de 12, c’est le pro du dico étymologique et du « Riegel Pellat Rioul » réunis, autrement dit, le correcteur. C’est lui qui repérera les coquilles et les fautes d’inattention qui traînent dans le manuscrit. Ses pistons et son injection à lui, ce sont la concordance des temps, les accords et la ponctuation.

Mais attention : ne pas savoir démonter un moteur avec un bandeau sur les yeux, d’accord ; vouloir devenir pilote de formule 1 sans même avoir son permis, N’Y SONGEZ MÊME PAS !

Donc, non, désolée, on ne vous pardonnera JAMAIS des fautes grossières, ou trop souvent répétées, ne vous faites AUCUNE illusion à ce sujet.

Et c’est là que les grincements de dents vont commencer pour certains…

Parce que, dans le tas de messages reçus depuis hier, il n’y a pas que ceux d’auteurs qui doutent de leurs connaissances en grammaire… il y a aussi ceux des mécanos de haute volée qui commençaient à se dire que, finalement, piloter un bolide, ça doit être plutôt sympa et pas si compliqué !

Et puis, merde, quoi ! Par quelle intolérable injustice des « gens incompétents » (comme moi), qui laissent échapper des erreurs de ponctuation et des coquilles (inadmissible !) réussissent-ils à se faire éditer par des maisons d’édition reconnues, voire même à être traduits (scandaleux !) alors qu’eux, qui écrivent dans un français aux petits oignons et sans la moindre faute, se font jeter ? C’est bien la preuve que « tout ça, ce n’est que du copinage », s’pas ? Et puis avec combien de gens ai-je couché pour réussir, d’abord ?

Ouh ! Si vous saviez…

Je vais vous raconter une petite anecdote. Pas très longue, rassurez-vous.

Il y a quelques années de cela, j’avais pour amie un professeur d’université, spécialiste du monde antique, une femme extraordinaire, un puits intarissable de d’érudition et… (ah ! Vous avez vu ? « de d’érudition » ? C’est ça, une coquille.). Un puits intarissable d’érudition et d’humour, disais-je. Une sommité dans le milieu. Elle était dotée d’une mémoire à toute épreuve et, si je vous en parle, c’est que je ne l’ai jamais surprise à faire une faute de français quelle qu’elle soit. JA-MAIS ! Elle écrivait des livres et des articles passionnants sur l’antiquité, la poésie et la musique. Je les avais tous dévorés et c’est d’ailleurs en lui envoyant une lettre disant toute l’admiration que j’avais pour son travail que vous avons fini par faire connaissance et devenir, au bout du compte, amies.

Ce que j’ai ignoré durant des années, en revanche, c’est qu’elle rêvait d’écrire des romans. Et elle a attendu très très longtemps avant de me l’avouer.

La connaissant, et ayant lu les livres d’histoire qu’elle avait écrits, je n’ai pas hésité une seconde à parler d’elle à mon éditeur de l’époque, chez Flammarion, à qui j’ai envoyé son manuscrit sans même le lire, sûre que j’étais de ma talentueuse amie et de sa maîtrise de la langue.

Mon éditeur m’a appelé le lendemain et a résumé son avis en trois mots : pédant, ennuyeux et impubliable.

Inutile de vous dire, je pense, que j’étais paralysée, le combiné à la main. Je ne comprenais pas. Il y avait sûrement erreur, un malentendu, quelque chose ! J’avais lu ses autres livres, des exemples de dynamisme et de clarté, un talent pour la vulgarisation dont je ne pouvais, moi, que rêver !

Le niveau culturel et linguistique des lecteurs était-il tombé si bas que les éditeurs en venaient à refuser des manuscrits de romans trop « bien écrits » ?

Immédiatement, je me suis mise à lire le manuscrit en question et j’ai eu un choc. Le roman n’était pas impubliable… il était illisible. Non parce qu’il était mal écrit mais parce qu’il vous tombait des mains au bout de la dixième page.

Tout était parfait, pourtant : la langue, le phrasé, le découpage, le contexte, absolument tout ! Mais, malgré ces qualités, ce que j’avais dans les mains n’était qu’un tas de feuilles. Pas une aventure, pas un récit, des sentiments, des émotions, des personnages, non… des feuilles. De simples feuilles noircies, sans âme ni vie.

Mon amie était incroyablement douée pour décrire les évènements passés, pour expliquer des théories complexes et compiler des informations mais elle était incapable de donner vie à des personnages ou à un univers, de les rendre attachants et réels.

Je n’ai jamais osé lui dire la vérité. J’ai prétendu que Flammarion ne voulait pas de romans historiques de ce type dans l’immédiat.

Ce jour-là, avant qu’elle ne tourne les talons, j’ai lu dans ses yeux exactement la même chose que ce que j’ai lu aujourd’hui, certes de façon beaucoup plus explicite et parfois plus grossière, dans certains messages reçus :

« Pourquoi toi ? Pourquoi toi, une étrangère qui ne possède pas un dixième de mes connaissances et de ma maîtrise de la langue, arrives-tu à faire publier des romans par des éditeurs et pas moi ? »

C’est la dernière fois que j’ai vu cette femme et, vingt ans plus tard, je suis toujours incapable de répondre à sa question. Pourquoi quelqu’un qui écrit aussi merveilleusement bien est-il incapable d’insuffler la vie à un récit ? Qu’est-ce qui fait que l’on ne puisse pas se laisser emporter par le texte ? Que le grand public et les éditeurs n’adhèrent pas ?

Je l’ignore.

Si l’on savait pourquoi un manuscrit, au milieu de centaines d’autres, va accrocher le regard d’un éditeur dès les premières lignes ou le rebuter, pourquoi les lecteurs préfèrent un livre plutôt qu’un autre, pourquoi certains savent d’instinct créer certaines choses et pas d’autres, pourquoi quelqu’un va réussir là où son ami, pourtant plus doué, va échouer, nous aurions dans les mains, je pense, la recette du best-seller universel. Mais cette recette, les éditeurs ne l’ont pas et moi, encore moins, sinon, au lieu d’écrire ceci, je serais en train de me dorer sur mon yacht, au milieu d’un lagon des Caraïbes.

Voilà, je crois que, cette fois, il n’y a vraiment plus rien à ajouter.

 Si ? ^_____-

 C. Rodríguez

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