« DU SANG SUR ALEXANDRIE » (Les enquêtes de Kaeso le prétorien T.4)

Résumé :

Profitant du mariage de la fille du préfet d’Égypte, Caligula envoie Kaeso enquêter à Alexandrie sous prétexte d’accompagner sa jeune sœur Drusilla, qui doit représenter la famille.

En effet, depuis plusieurs mois, un homme se prétendant le fils de Marc-Antoine fait parler de lui, réveillant de vieux fantômes et attisant l’opposition au pouvoir romain. Et, à l’heure où l’empereur Tibère, vieux et fatigué, doit désigner son successeur officiel, cela tombe mal pour le jeune Caligula.

Pour ajouter à l’agitation ambiante, Alexandrie est, depuis plusieurs mois, la scène de sanglants meurtres rituels de très jeunes adolescents, et les autorités locales, totalement dépassées, voient dans l’arrivée du célèbre « Prétorien au léopard » une intervention divine pour les aider dans leur enquête.

Kaeso, envoyé sans mandat officiel comme simple ami de la famille impériale, doit marcher sur des œufs, surtout en présence de sa virevoltante cousine Concordia, toujours prête à fourrer son joli nez dans ce qui ne la regarde pas…

 

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Les deux premiers chapitres du roman :

 

I

 

— Retourner à Alexandrie ? bredouilla l’imposant esclave nubien. Maître, tu n’y penses pas !

L’oracle Apollonius, assommé par la chaleur qui écrasait Rome en ce début de mois de mai, s’affala sur les coussins brodés de l’un des deux divans qui flanquaient le petit bassin de l’atrium. Comme le reste de la coquette demeure palatine, legs de la veuve du célèbre sénateur Silanus Varus, l’une des plus riches et fidèles ouailles du jeune homme, les lieux d’inspiration manifestement orientale étaient d’un luxe tapageur.

Le jeune homme tamponna son visage délicat à l’aide d’un mouchoir de fin coton indien.

— Caligula tenait à ce que je me joigne au cortège de sa sœur cadette. Je n’ai pas pu refuser.

Le grand Nubien se tordit les doigts, désemparé.

— C’est de la folie, Maître ! Après toutes les difficultés rencontrées pour réussir à quitter l’Égypte !

— Malah…

Celui-ci tomba à genoux devant l’oracle, le visage ravagé par l’inquiétude.

— Maître… Dès que la rumeur de ton retour se répandra, tes anciens ennemis sauteront sur l’occasion pour agir ! Et suppose que certains parlent à maître Kaeso, ou à maîtresse Concordia…

— S’angoisser avec des « si » ne sert à rien, Malah ! s’emporta l’oracle, à bout de patience. Va plutôt préparer nos bagages…, ajouta-t-il plus calmement en épongeant la sueur qui coulait de son front. Et tire les rideaux, ou nous allons fondre comme du lard dans une casserole, avec ce soleil. Allez ! Debout ! Me regarder avec ces yeux de chien battu ne changera rien.

L’esclave obtempéra, mais ne put s’empêcher de soupirer en détachant l’embrasse ornée de grosses breloques d’argent et de verre peint qui retenait le lourd rideau de la porte menant au péristyle. – Quand partons-nous, maître ?

— Dans cinq jours.

L’esclave poussa une exclamation étranglée et l’embrasse lui échappa des mains. Les breloques de verre qui pendaient à chaque extrémité de l’épais cordon de soie se brisèrent sur les mosaïques avec un tintement sinistre.

*

Gaius Caesar – ou Caligula, pour de rares amis et les membres de sa famille –, petit-fils par adoption du vieil empereur Tibère César, avait fait venir Kaeso Concordianus Licinus dans la bibliothèque de la maison palatine de son défunt père juste après la cena.

Le jeune centurion écarquilla ses beaux yeux clairs.

— Que j’aille à Alexandrie ? Que suis-je supposé y faire ?

Io, son léopard apprivoisé, sentant la soudaine tension de son maître, se redressa un peu sur ses pattes avant pour le dévisager avec curiosité, la tête inclinée sur le côté et l’oreille dressée, comme l’aurait fait un gros chien.

Caligula se leva de son fauteuil de rotin pour faire les cent pas sur les riches tapis de Babylone qui recouvraient presque entièrement le sol de mosaïques.

— Une visite plus ou moins officielle.

Depuis le début du dîner, le prétorien avait trouvé son ami d’enfance anormalement nerveux. Il soupirait, grimaçait, se grattait fréquemment l’arrière de la tête et paraissait contrôler à grand-peine une envie irrépressible de quitter son lit de table. Visiblement, il se préparait quelque chose, mais de là à s’entendre annoncer qu’il partait au pied levé pour l’Afrique !

— Mais encore ?

— Le préfet d’Égypte, Aulus Avilius Flaccus, marie sa fille, Aula, l’informa Caligula, qui se débarrassa de sa lourde toge immaculée. Tibère, mon cousin Gemellus et moi sommes invités aux festivités.

Sans la moindre considération pour les esclaves chargés du linge, il roula l’encombrant vêtement en boule et le jeta sur un divan.

Kaeso prit l’aiguière laissée par un esclave à leur intention et se servit une coupe de vin généreusement coupé d’eau qu’il vida d’un trait. Le liquide frais et épicé lui fit oublier un court instant l’épais carcan de son plastron de cuir, sous lequel il transpirait depuis l’aube. Amis ou non, un centurion du prétoire se devait de porter l’uniforme lors d’un dîner chez l’une des familles les plus influentes de l’Empire.

— Le préfet Flaccus sait pourtant que tu ne peux te rendre officiellement à ce mariage, alors à quoi rime cette invitation ?

Depuis la trahison de l’arrière-grand-père de Caligula, Antoine, et de sa maîtresse Cléopâtre, l’Égypte était sous l’autorité directe de l’empereur. Tout « officiel », membre ou proche de la famille impériale, ne pouvait désormais s’y rendre que sur ordre exclusif de Tibère César, sous peine d’être soupçonné de trahison.

C’était Auguste, le prédécesseur de Tibère, qui avait imposé ces règles, interdisant aux sénateurs et aux chevaliers de premier rang d’y pénétrer sans son autorisation. Le propre père de Caligula, Germanicus, avait subi les foudres de l’empereur en visitant cette province sans y être expressément invité.

L’Égypte assurant l’approvisionnement en blé de l’Italie pour plus d’un tiers de sa consommation, Auguste avait voulu à tout prix éviter que la péninsule ne soit affamée si un nouvel arriviste de la trempe d’Antoine apparaissait. Avec un peu de jugeote, une bonne organisation et pas mal de pots-de-vin (aisément alimentés par la source inépuisable d’impôts et de taxes en tout genre qu’était l’Égypte), il prendrait sans peine le contrôle total de la terre et de la mer, pouvant ainsi, même avec une faible garnison, résister à d’immenses armées. Les innombrables richesses produites dans cette partie de l’Empire, ou transitant par elle, pouvaient, à la longue, tenter l’homme le plus intègre.

Mieux valait donc rester prudent.

— Flaccus ne s’attendait certainement pas à ce que son invitation soit acceptée, bien sûr, et encore moins par moi ! fit remarquer Caligula avec un clin d’œil mutin.

Il était de notoriété publique que le préfet d’Égypte, Aulus Avilius Flaccus, avait toujours été à couteaux tirés avec le père de Caligula et était un farouche partisan de Gemellus, qu’il espérait voir prendre la succession de Tibère. Sans doute s’imaginait-il qu’un jeune homme simplet et manipulable lui assurerait un poste prestigieux et les faveurs qui allaient de pair ! Hélas pour lui, si l’on en croyait les rumeurs aussi bien que les indices de plus en plus nombreux, il avait parié sur le mauvais cheval.

Officiellement, Caligula, désormais questeur, et son jeune cousin Gemellus étaient tous deux héritiers à parts égales, mais officiellement seulement. Chacun savait pertinemment que, si le vieil empereur devait rejoindre ses ancêtres dans un proche avenir, ce serait Caligula, le fils de Germanicus, qui reprendrait les rênes de l’Empire.

— Si tu ne t’y rends pas, qui ira ? Gemellus ?

— Non. Ma sœur, Drusilla. Elle rêve de revoir

son amie Aula et l’Égypte que nous avons visitée,

enfants, avec notre père.

— Qu’en dit Tibère César ?

— En ce moment, Tibère César a des soucis de santé plus pressants que les ambitions d’un imbécile ou les désirs d’une adolescente, soupira Caligula. Bon sang ! Mais on crève de chaud, ici !

Il ouvrit grand la fenêtre de la bibliothèque, qui donnait sur le petit jardin intérieur de la maison, dans l’espoir d’un souffle d’air. Hélas, la seule chose qui entra dans la pièce fut l’âcre odeur de l’herbe ayant grillé toute la journée au soleil et le parfum entêtant des citronniers en fleur. Io, lasse de rester immobile aux pieds de son maître, alla se frotter aux jambes de leur hôte, qui s’accroupit pour lui gratter la tête derrière les oreilles, la faisant ronronner comme un gros matou.

Kaeso, bien que ravi à l’idée du voyage et piqué par la curiosité, sentait cependant tinter une sorte d’alerte interne qui, jusque-là, ne l’avait jamais trompé. Plusieurs détails le chiffonnaient.

— Caligula…, persifla-t-il avec un sourire en coin en se penchant en avant pour appuyer ses avant-bras sur ses cuisses. Drusilla et Agrippine n’étaient que des fillettes d’à peine cinq et six ans, à l’époque de ce voyage. Que peut donc bien se rappeler ta sœur ? Quant à Aula, si je me souviens bien, elle a l’âge de Concordia. Je doute que Drusilla et elle aient jamais été des amies intimes. Cesse de tourner autour du pot et dis-moi la vérité. Pourquoi vouloir à tout prix envoyer ta sœur en représentation là-bas, alors que tu n’as que mépris pour Avilius Flaccus ? Ce n’est que l’homme de paille de Tibère, après tout, pas un notable avec lequel il faut composer. Fais avaler autant de bobards que tu voudras à la cour de Tibère César, mais pas à moi. Qu’est-ce qui mérite réellement que tu te donnes tant de mal ?

Le sourire de Caligula s’effaça et il vint s’asseoir sur l’accoudoir du fauteuil de Kaeso. Une agréable odeur de menthe poivrée – l’essence que le jeune homme utilisait pour son bain – enveloppa le prétorien.

— As-tu entendu parler d’un certain Tobias Antoninus, Wotan ? chuchota-t-il à l’oreille du prétorien.

Lorsque Caligula employait son nom germanique plutôt que son nom romain, c’était le signe qu’il abandonnait son masque d’héritier de l’Empire pour redevenir le petit frère du meilleur ami de Kaeso, le regretté Néro, et que la conversation prenait un tour aussi intime que confidentiel.

— Aurais-je dû ?

— Il vit à Alexandrie et prétend être le fils caché d’Antoine et de l’épouse de l’un de ses officiers. À ces mots, Kaeso sentit un fourmillement au creux de l’estomac et son ami d’enfance remarqua l’étincelle qui brilla dans ses étranges prunelles, aux iris d’un bleu anormalement clair et cerclés de noir.

— Il ne serait pas le premier à essayer de tirer parti d’une supposée filiation illustre. Et tu connais aussi bien que moi le moyen le plus efficace de mettre fin à ce genre de comédie, si cela entraîne des troubles.

Caligula acquiesça.

— Oui, il serait aisé de faire éliminer cet homme s’il se révèle être un imposteur, je le sais bien. Kaeso haussa le sourcil.

— Comment ça, « si » ? Que je sache, Antoine n’a engendré aucun bâtard. Tu penses donc qu’il dit vrai ?

Le jeune homme fit vibrer ses lèvres, indécis.

— Selon Tibère César, il ne s’agit là que d’une entourloupe destinée à éveiller la curiosité et à faire parler de lui car notre homme est, d’après ce que j’ai compris, le Grand Prêtre d’un culte égyptien. Plus il aura de fidèles et plus il s’enrichira ; tu sais bien comment ça fonctionne. Mais moi… j’ai des doutes.

— Pour quelle raison ?

— Tout correspond : les noms, les dates, les lieux… Et, surtout, le sujet semble mettre mama Antonia très mal à l’aise. Je la soupçonne d’en savoir beaucoup plus qu’elle ne le dit. Antonia, la grand-mère de Caligula, qui n’était autre que la propre fille de Marc Antoine, ne connaissait que trop les vices de son célèbre père. Il n’avait pas hésité à les abandonner, elle, sa sœur et leur mère Octavie, pour aller roucouler aux pieds d’une reine égyptienne. Cette dernière lui avait d’ailleurs si bien tourné la tête qu’il en était non seulement venu à trahir sa famille, mais l’Empire tout entier !

— Très bien. Supposons que cet homme soit bien ce qu’il dit être.

— Je veux savoir s’il est aussi inoffensif et dépourvu d’ambition que Tibère César le pense.

— Et si ce n’est pas le cas ? S’il espère tirer de sa filiation davantage de bénéfices que quelques dons de riches fidèles ?

Caligula ne répondit pas. Il n’eut pas besoin de le faire, car, en cet instant, la flamme meurtrière qui s’alluma dans son regard parla pour lui.

— Tibère César est fatigué et las, Wotan. Il ne… (Il poussa un soupir déchirant et baissa d’un ton.) J’ai peur qu’il ne soit plus à même de juger de la gravité ou de l’urgence de certaines situations. Si les allégations de parenté de cet homme s’avèrent, il pourrait soulever des partisans en Égypte, et la suite, tu la devines, n’est-ce pas ?

Oh ! Oui, Kaeso ne la devinait que trop. Une guerre pour l’Empire, plus meurtrière encore que celle qui avait opposé Octave Auguste à Antoine, car, si l’homme était bien ce qu’il disait être, il pouvait prétendre à une place dans la liste de succession avant Caligula.

Le prétorien serra les poings. Ils n’avaient pas perdu ou risqué amis, parents, honneur et fortune pour faire tomber le préfet Séjanus et sauver ce qui restait de la famille de Caligula[1] à la seule fin qu’un bâtard, qui avait vécu toute sa vie à l’abri des complots et des risques, vienne s’emparer d’un Empire pour lequel il n’avait jamais versé une seule goutte de sang – et qui ne voyait sa lignée que comme un pourvoyeur d’héritage à dilapider !

— Hélas, tu sembles avoir oublié un détail de poids, Caligula : un officier du prétoire ne peut pas se rendre en Égypte sans autorisation…, fit remarquer Kaeso en jouant nerveusement avec les étiquettes qui pendaient des rouleaux de parchemin soigneusement rangés et classés sur les étagères ; principalement des grands classiques de la littérature grecque, pour ce qu’il pouvait en voir.

Caligula sourit en agitant le col de sa tunique, dans l’espoir de faire passer un peu d’air entre le tissu détrempé et sa peau moite.

— Ai-je dit que Tibère n’avait pas donné son autorisation, Wotan ? demanda-t-il, son regard bleu vert pétillant de malice. Mais tu t’y rendras en civil, en tant qu’ami de la famille chargé de veiller sur ma sœur.

Il prit une paire de tablettes sur un luxueux secrétaire de cèdre et les tendit à son ami. Sur le cachet du scellé, ce dernier reconnut le sceau de Tibère, hérité de son prédécesseur Auguste : une salamandre.

— Un sauf-conduit officiel ?

— Oui. Et qui vaut aussi pour ton second, Matticus. Officiellement, il t’accompagne en qualité de simple garde du corps. Apollonius sera aussi du voyage, je lui en ai touché deux mots ce matin. Il fera partie de la suite de ma sœur. Tous deux connaissent parfaitement Alexandrie. Matticus y a servi sous les ordres de ton père et du mien. Quant à notre ami l’oracle, il est originaire de là-bas. (Une pause, puis 🙂 Wotan, tu es le seul en qui j’ai suffisamment confiance pour…

Il ne termina pas sa phrase et le prétorien hocha la tête.

— Je ne laisserai pas un nouveau Séjanus mettre à mal ce que nous avons mis des mois et des mois à reconstruire. Je ne le permettrai pas.

Caligula, visiblement touché par la colère et la sincérité qui perçaient dans sa voix, dut déglutir à plusieurs reprises pour pouvoir parler à nouveau.

— Si tu ne portais pas ce maudit plastron, je t’embrasserais ! essaya-t-il de plaisanter. Merci, Wotan. Merci d’avoir été comme un frère pour Néro et de l’être pour moi, aujourd’hui.

Kaeso, qui le sentait sur le point de céder à ses émotions – preuve qu’il était à bout et tendu, même s’il essayait de le cacher – lui asséna un petit coup amical sur le coin du menton.

— Comme dirait Matticus : « Joue pas les pâquerettes, petit soldat, tu fais rire tous tes ancêtres ! » Dis-m’en plutôt davantage sur notre homme.

Caligula sourit et se leva pour prendre divers documents sur le bureau de la bibliothèque. Il les étala sur la table basse, manquant de renverser l’aiguière de vin.

*

Cinq jours plus tard, Kaeso et son second étaient au port d’Ostie. Comme toujours, ce dernier débordait de bruit et d’activité, bien que l’activité en question soit bien en deçà de ce qu’elle aurait pu être si les sédiments du Tibre, qui l’ensablaient petit à petit, n’empêchaient pas armateurs et armée d’exploiter le site à son plein potentiel.

Matticus désigna une partie de la rade où l’on voyait presque affleurer les alluvions.

— Je commence à comprendre pourquoi le port de Puteoli, en Campanie, est plus engorgé que la voie appienne aux aurores ! Il serait peut-être temps que nos amis en curule se sortent les doigts du cul pour régler le problème ! fit-il remarquer avec sa délicatesse habituelle. Comment des navires peuvent-ils encore avoir envie de mouiller ici ?

Kaeso, comme d’autres avant lui, avait renoncé à lui imposer un vocabulaire moins imagé. Matticus était un excellent soldat, un second hors pair et le meilleur homme de confiance que le jeune officier puisse espérer. Si le garder à ses côtés le plus longtemps possible impliquait de devoir supporter son langage cru et coloré, il ferait avec !

Il coinça sous son bras son casque à crête transversale, marque de son rang de centurion, et essuya son front moite de sueur avant de sauter à bas de sa jument. Le soleil venait à peine de se lever, mais la chaleur était déjà étouffante. Io, qui avait trotté aux côtés des soldats depuis Rome, humait l’air salin avec curiosité, la langue pendante. Une odeur d’iode et d’algues saturait l’atmosphère, mais ce n’était pas désagréable. Du moins, pas pour l’instant. Il en serait sans doute autrement lorsque l’astre solaire aurait commencé à cuire les goémons, algues vertes ou petits coquillages qui recouvraient parties des pontons et des coques des navires.

— Tibère César refuse obstinément de financer la construction de nouveaux ports ou l’aménagement d’Ostie, expliqua le jeune centurion en fixant une courte laisse au collier de son léopard, que les gens commençaient à regarder avec une curiosité mêlée de crainte. Ne me demande pas pourquoi.

Il jeta un bref regard alentour, à la recherche de la quadrirème qui devait les mener jusqu’à Alexandrie, mais ne vit que des navires marchands, amarrés le long des quais pour décharger leur cargaison. D’autres mouillaient dans l’attente de l’une des rares places à terre. En passant près d’une oneraria chargée très probablement de blé égyptien, Kaeso ne put s’empêcher de ressentir un frisson d’excitation.

— À vue de nez, je dirais à peine dix mille amphores, fit remarquer Matticus, croyant que le sourire de son officier était dû à l’admiration qu’il ressentait à la vue de l’imposant navire. Pas de quoi se sortir les yeux du crâne, Centurion ! À Alexandrie, tu en verras des dizaines deux fois plus grandes, mais elles déchargent généralement leur cargaison à Puteoli, pas ici.

Matticus alla saluer les prétoriens de la petite garnison en faction à Ostie et leur confia les chevaux, comme prévu. Kaeso, lui, conduisit son léopard assoiffé à une petite fontaine – dans laquelle il eut toutes les peines du monde à l’empêcher de plonger tête la première.

Tandis que le félin se désaltérait à grand bruit sous le regard abasourdi des marins, voyageurs ou simples curieux circulant sur les quais, il avisa un homme à la peau tannée qui réparait un filet, assis sur un tas de cordages.

— Salut ! Pourrais-tu me dire où mouille le Selena ?

Le brave homme leva mollement la tête et se retrouva nez à nez – ou plutôt nez à truffe – avec Io. Il sursauta si fort qu’il faillit tomber à la renverse, faisant rire aux éclats les mousses d’un navire amarré à quai. Accoudés au bastingage, les garçons ne perdaient pas une miette de l’étonnant spectacle qu’offraient le centurion du prétoire et son amie tachetée.

Kaeso tira sur la laisse, faisant couiner sa compagne, déçue de ne pouvoir quémander quelques caresses ou, à tout le moins, de fouiller dans le tas de cordages qui devait – avec un peu de chance – abriter quelque souris, ou jouet tout aussi amusant.

— Ne t’en fais pas, elle n’attaquera pas, assura Kaeso avec un sourire en flattant l’encolure d’Io.

— Le… le Selena ? bredouilla le marin sans quitter le léopard des yeux. Il est là-bas, centurion, répondit-il en identifiant la crête de son casque. Au fond du quai, avec les autres navires de guerre.

Le Selena était un navire de haut bord de dimensions plus qu’imposantes. Le grand mât était en place, à l’instar du mât de trinquet, incliné vers l’avant, et les nombreux avirons étaient rentrés dans la coque. Sur le pont, on s’affairait pour préparer l’arrivée imminente des prestigieux voyageurs que la quadrirème devait conduire à Alexandrie dans les meilleures conditions possibles.

Sur le quai, au milieu des vivres et du matériel, Kaeso reconnut ses coffres personnels et ceux de Matticus, qui avaient été apportés la veille par chariot.

— Oh ! Eh ! Centurion ! le héla depuis le pont un homme imposant qui ne pouvait être que praefectus navis.

Kaeso s’engagea sur la passerelle de bois qui reliait le ponton à la galère et alla saluer l’officier.

— Tu dois être Caius Caecilius Valento ?

— Et toi le centurion Kaeso Concordianus Licinus. J’ai beaucoup entendu parler de toi. En bien, se hâta-t-il d’ajouter avec un chaleureux sourire. Quant à toi, jeune fille, dit-il en se penchant sur Io – mais sans oser la toucher – tu es presque aussi célèbre que ton maître, si ce n’est plus !

— Io, salue ! ordonna le prétorien.

Le léopard s’approcha pour toucher la main de l’homme du museau et celui-ci lui tapota prudemment le flanc.

— Superbe bête !

— Méfie-toi, elle comprend très bien les compliments, plaisanta Kaeso. Cela la rend terriblement prétentieuse.

Comme si elle avait parfaitement saisi ce que son maître venait de dire, elle tourna la tête vers lui pour lui adresser un regard dédaigneux, et singulièrement humain, qui fit rire Valento.

— Elle m’a l’air d’être un sacré phénomène, en effet ! Veux-tu te changer et vérifier que tout est en ordre ? proposa-t-il. J’ai cru comprendre que tu partais en tant que simple citoyen, ainsi que ton second.

— Matticus. Oui, en effet. Il est avec la division du prétoire du port et ne devrait pas tarder.

— Souhaites-tu l’attendre ?

— Commençons par me débarrasser de mon uniforme ! J’ai vu que mes coffres étaient arrivés. Caius Caecilius Valento l’invita à le précéder sur le pont.

Donar, qui avait reçu ordre direct de Caligula d’escorter sa sœur et sa suite – ou plus exactement de « ne pas quitter la gallinette et sa bassecour piaillante d’une semelle ! » –, descendit de son cheval pour gratter au rideau du grand chariot dans lequel avaient voyagé la jeune fille et ses amies depuis Rome.

Soldat d’élite affecté à la garde rapprochée de Caligula, et à celle de son frère Néro avant lui, le grand Germain était plutôt mal à l’aise depuis qu’ils avaient quitté la capitale de l’Empire. Habitué à la rigueur et à la rudesse des hommes de guerre et de pouvoir, il ne savait pas trop comment composer avec les adolescentes qui accompagnaient la jolie Drusilla et qui ne cessaient de glousser et de chuchoter lorsqu’elles le voyaient apparaître. Heureusement pour lui, la plupart de ces jeunes dames ne faisaient que tenir compagnie à leur camarade jusqu’à Ostie et resteraient à quai.

— Dame Drusilla, nous sommes arrivés à Ostie. Quelqu’un a-t-il besoin de pisser ? Euh… Enfin… de…

— De se rafraîchir, le secourut une voix féminine amusée, derrière lui.

Le grand Germain se retourna et reconnut Concordia, la cousine de Kaeso Concordianus Licinus, qui avait déjà sauté du chariot et agitait un petit éventail d’ivoire devant son joli minois de souris.

La jeune femme lui adressa un clin d’œil complice et il la remercia d’un sourire.

— Veux-tu te rafraîchir avant de monter sur le navire, dame Drusilla ? reprit-il.

Le rideau s’ouvrit pour laisser apparaître une ravissante jeune fille, portrait vivant de son frère Caligula, excepté son doux regard clair, bien moins farouche et pince-sans-rire que celui de son frère.

— Ça ira, Donar ! dit-elle joyeusement. Aide-moi à descendre, s’il te plaît. J’ai besoin de me dégourdir les jambes, moi aussi !

Le garde enserra sa taille fine de ses grandes mains pour la soulever avec une facilité déconcertante et la poser à terre, ce qui provoqua un concert hystérique de « Moi aussi ! Moi aussi, je veux descendre ! » dans la volière surexcitée.

Le Germain leva les yeux au ciel et Concordia pouffa derrière son éventail.

Drusilla fronça son petit nez, taquine.

— Courage, Donar ! Je te promets qu’elles ne viennent pas avec nous, murmura-t-elle en agitant affectueusement la longue tresse blonde qui battait le dos du jeune garde jusqu’aux reins.

*

Kaeso, en simple tunique de voyage et sandales, suivait Caius Caecilius Valento sur le pont de sa quadrirème en consultant une paire de tablettes sur lesquelles figurait la liste des passagers. Io était sur leurs talons, curieuse de tout. Seule la laisse que le praefectus navis tenait fermement – et combien fièrement ! – en main, l’empêchait d’aller semer la panique sur la galère.

— J’ai personnellement choisi l’équipage. Tous des hommes loyaux, discrets et sans histoire.

— Qui est ce Lucius Villius Patricius ? demanda le prétorien.

— Tibère César a insisté pour qu’il soit du voyage. Un ami de la famille. Un homme habile, rompu à tous les rouages de la politique, d’après ce que j’ai compris. Et qui connaît très bien l’Égypte. Une sorte de diplomate, à en croire le secrétaire de César.

— Un diplomate ? Ma foi, pourquoi pas.

Ils traversèrent le pont, de la poupe au centre du navire, Valento voulant vérifier les voiles du grand mât. Kaeso tiqua.

— Des haches ? Je ne veux pas laisser d’arme, ou ce qui pourrait en tenir lieu, à portée de main de quiconque pourrait se mettre en tête d’attaquer dame Drusilla ou un membre de sa suite.

— Je comprends tes craintes, centurion, mais c’est nécessaire, avec les vents que nous risquons de rencontrer. En cas de danger, il faut pouvoir abattre le mât et couper rapidement les haubans si on ne veut pas aller par le fond. Bien sûr, ce n’est qu’en dernier recours, ajouta-t-il en voyant pâlir le jeune homme.

Ils poursuivirent leur visite jusqu’à arriver à la proue, pour vérifier la voile du mât de trinquet et les ancres. Ils descendirent ensuite sous le pont principal, et, après avoir examiné la cale de proue, retournèrent en poupe via le passage qui courait au milieu des bancs de nage. Les soldats plaisantaient et faisaient jouer leurs articulations et leurs muscles pour les préparer à manœuvrer les avirons. En voyant s’avancer le célèbre « Prétorien au léopard », ils cessèrent aussitôt leurs discussions pour caresser le félin, ravi par tant d’attentions et de cajoleries.

L’inspection se poursuivit par les cuisines, quelques petits logements et d’autres cales à l’odeur écœurante, où Kaeso ne nota rien de menaçant ou de suspect. Tout était prêt pour le départ.

Les deux hommes remontèrent donc sur le pont, où attendaient déjà Matticus, en tenue civile, et Apollonius, accompagné de son fidèle esclave nubien.

En voyant l’oracle, Io échappa au praefectus navis d’un violent coup de collier, prenant celui-ci au dépourvu, et se précipita vers le jeune homme qu’elle renversa sur le sol avant que Malah ne puisse faire quoi que ce soit.

— Elle m’a échappé ! s’affola Valento en jetant un regard épouvanté au prétorien, qui le rassura d’un sourire en lui tapotant le dos.

— Ce n’est rien. Apollonius est un ami.

Ami qui riait, assis sur le pont, en essayant d’échapper aux grands coups de langue aussi râpeux qu’enthousiastes.

Kaeso finit par intervenir en tirant Io en arrière.

— Io ! Suffit !

Il aida l’oracle à se relever et celui-ci lissa sa tunique diaphane, ses longs cheveux en bataille et une légère teinte rosée sur ses joues à la peau laiteuse d’adolescent.

En voyant le visage à la beauté intemporelle, Valento se figea, saisi d’une admiration respectueuse qui confinait à l’adoration. Ceux qui affirmaient que l’oracle était la réincarnation terrestre d’Apollon disaient peut-être vrai, en fin de compte !

Il s’approcha pour présenter ses respects à son insolite passager lorsqu’une voix joyeuse se fit entendre depuis le ponton.

— Cousin Kaeso ! Nous voilà !

Ce fut au tour du prétorien de se figer de surprise. À quai, sa cousine Concordia agitait la main dans sa direction, radieuse. Donar et Drusilla se tenaient à ses côtés, ainsi que des esclaves et un monceau de bagages.

Le jeune homme consulta fébrilement ses tablettes et, en voyant le nom de sa cousine dans la liste des passagers, ses épaules tombèrent de deux bons pouces.

— C’est pas vrai !

*

Caius Caecilius Valento rejoignit Kaeso et Matticus sur le pont pour ordonner le départ.

— Ôtez la passerelle ! Larguez les amarres et relevez les anc…

— Attendez ! Oh ! Eh ! Du bateau ! Attendez-moi !

Les prétoriens et le praefectus navis se penchèrent par-dessus le parapet du bastingage pour voir un petit homme chauve et essoufflé d’une soixantaine d’années s’engager à l’aveuglette sur la passerelle de bois, que les marins étaient sur le point d’enlever.

« À l’aveuglette », car il portait dans ses bras – et avec la plus grande difficulté – un grand lévrier au pelage gris argenté qui se laissait faire avec des airs hautains de princesse orientale.

— Excusez-moi, j’ai été retardé ! haleta le petit homme en posant délicatement le chien sur le pont. (Il se redressa en se frottant les reins avec une grimace.) Désolé, Atlas déteste se mouiller les pattes, dit-il en tendant aimablement la main aux trois hommes qui le dévisageaient, interloqués. Patricius ! se présenta-t-il gaiement. Lucius Villius Patricius, pour vous servir.

 

II

 

Cnaeus Metellus Pulchellus n’était pas homme à s’émouvoir facilement. C’était même tout le contraire.

Lorsqu’il avait rejoint les milices civiles d’Alexandrie, le jour même de ses seize ans, il avait été le seul à ne pas broncher lorsque les révoltes juives avaient dégénéré et que des dizaines de cadavres mutilés souillaient les voies pavées de la vieille ville.

Deux ans plus tard, lors de la terrible tempête qui provoqua le naufrage de dix-sept navires au large d’Alexandrie, il fit partie de la cohorte chargée de repêcher les corps gonflés à demi dévorés par les crabes. Cela ne lui occasionna pas même un cauchemar.

Lorsque, malgré son jeune âge, il obtint le grade de centurion pour avoir maté dans le sang, et sans le moindre état d’âme, les révoltes indépendantistes, il assista à l’exécution des vingt trois hommes qu’il avait arrêtés sans même sourciller.

Mais là, à genoux sur le sol poisseux de sang, la petite main mutilée d’un moussaillon d’à peine douze ans dans sa paume, Pulchellus se sentait totalement dépassé. Dépassé, impuissant et, surtout, très en colère ! Le garçon avait le ventre ouvert du sternum au nombril.

— Encore la même mise en scène, soupira son second en pressant un mouchoir sur son nez et sa bouche, luttant contre la nausée. Et, encore une fois, il s’agit d’un jeune garçon. Oh ! Bon sang ! Quelle puanteur !

De grosses mouches vertes voletaient en tous sens et il ne cessait d’agiter sa main libre pour les empêcher de se poser sur son visage ou ses bras nus.

— Si tu es si incommodé que ça, Agis, va m’attendre dehors et arrête de gesticuler, le tança son centurion d’une voix glaciale.

— Ça ira, Centurion, répondit le jeune homme d’une voix mal assurée sans ôter son mouchoir de son nez.

Pulchellus baissa les paupières de la petite victime sur ses grands yeux gris, écarquillés d’effroi, et essuya les traces de sel que les larmes avaient laissées sur les joues encore poupines. Le moussaillon avait dû mourir dans des souffrances et une terreur inimaginables.

Autour du corps, les taches et les giclées de sang étaient nombreuses, de même que les traces sanglantes de pas, mais pas autant que l’on aurait pu s’y attendre en pareil cas. L’adolescent n’avait pas été tué sur place, seulement déposé là comme à titre de malédiction, de représailles ou d’avertissement.

— Sait-on comment il s’appelait ?

Le sous-officier consulta ses tablettes.

— D’après un commerçant, il s’agit d’un certain Sôsos. Il était mousse sur le Jason. Un navire marchand qui fait la navette entre Alexandrie et Phalère. Un homme est parti prévenir son maître.

— Un esclave, donc.

Le centurion se releva en soupirant comme si Atlas avait déposé son fardeau sur ses épaules. Il se frotta le visage, découragé. Cette conversation, ils l’avaient eue à chaque fois qu’un jeune garçon avait été tué de façon similaire – huit en tout, pour l’instant – et, depuis la découverte du premier corps, six mois plus tôt, ils n’avaient pas avancé d’un iota !

Ils quittèrent l’entrepôt du cordier, où celui-ci avait fait la macabre découverte au retour d’un voyage chez des amis, et le soleil levant les éblouit.

Un petit rassemblement de marins, de marchands et de badauds s’était formé sur les quais du Grand Port, devant l’entrepôt, et le centurion ordonna à ses hommes de disperser les curieux.

— Alors, centurion ? s’enquit nerveusement le marchand en tordant les mains.

— As-tu une idée de qui aurait pu te laisser un tel présent ? As-tu été menacé, dernièrement ? Quelqu’un peut-il t’en vouloir au point d’en arriver à de telles extrémités ?

Le cordier secoua vigoureusement sa tête ronde.

— Non, centurion. Enfin, pas que je sache.

— Connaissais-tu ce garçon, au moins ?

— Non. Il arrive qu’on m’envoie des mousses pour récupérer une commande, mais lui, il ne me dit rien du tout, bien que je connaisse le nauclère du Jason. Un gars honnête, bien qu’un peu porté sur la fleur de chanvre et le vin.

— Es-tu sûr de n’avoir touché à rien ?

— Oh ! Non, centurion ! assura le brave homme, la main sur la poitrine. Lorsque j’ai ouvert la porte et que j’ai vu ça, je suis aussitôt ressorti pour aller prévenir tes hommes, hein ! Parole de Macédon !

Pulchellus hocha gravement la tête.

— Très bien, fit-il d’une voix lasse. On ne sait jamais, si quelque chose te revenait, tiens-nous au courant.

— Je courrai t’en informer aussitôt, centurion ! Paro…

— Parole de Macédon, ça va, j’ai compris.

— Oui, mais… Et pour le… enfin, le…

— Le maître de ce garçon ne devrait pas tarder. Il était sa propriété ; la loi exige donc qu’il te débarrasse du corps et qu’il fasse le nécessaire pour purifier les lieux.

— Et s’il refuse ? Ce genre de cérémonie n’est pas donnée, hein.

Pulchellus fit signe à l’un de ses hommes.

— Decimus va l’attendre avec toi. Decimus ! Entre là-dedans et note le plus de détails possible.

L’interpellé, qui devait bien avoir le double de l’âge de son officier, plissa le nez. Se faire donner des ordres par un « gamin » lui hérissait décidé – ment toujours autant le poil !

— Pourquoi donc, centurion ? Ce sont toujours les mêmes !

— Fais-le quand même ! Et rappelle aussi au maître de la victime, lorsqu’il arrivera, quels sont ses devoirs.

Le cordier se confondit en remerciements et l’officier remarqua alors une femme à demi dissimulée dans l’ombre du porche qui menait à la partie privée du bâtiment. Comme la plupart des commerces et des ateliers, celui-ci était attenant à la maison du propriétaire et cette matrone devait donc être son épouse.

Macédon suivit le regard de Pulchellus et, mortifié, il agita la main en direction de la femme.

— Que regardes-tu, toi ? Rentre à la maison, allez !

Elle obéit avec une mauvaise volonté évidente et le centurion aurait juré lire de la satisfaction dans son regard à la vue de son mari dévasté par le drame qui venait de le frapper, et par les conséquences qui ne sauraient tarder.

— Elle rira moins lorsqu’elle n’aura plus une obole pour acheter ses fichus fards ! gronda le cordier avec humeur.

— Ton épouse ?

— Malheureusement.

— Ah ?

Macédon, voyant où il voulait en venir, secoua la tête.

— Non, centurion. Elle n’a rien à voir avec ça. Maya est plus mauvaise que le chiendent et plus aigrie que le vinaigre, mais la vue du sang la fait tourner de l’œil. Cette bonne à rien est incapable de vider un poisson, alors éventrer un gosse ! Pff…

Pulchellus s’éloigna en compagnie de son second et ils prirent la direction de la rue des palais, qui débouchait directement sur le Grand Port. En passant devant les chantiers navals, où un groupe d’ouvriers égyptiens se disputaient bruyamment, Agis ne put s’empêcher de faire remarquer à son centurion :

— Depuis quand te soucies-tu d’épargner les drachmes d’un riche nauclère ?

— Pardon ?

— Ton insistance au sujet des obligations du maître de ce gosse.

— Ce ne sont pas tant ses drachmes qui m’intéressent, que le fait que ce gamin puisse avoir un semblant de funérailles et traverser la rivière des morts sans encombre.

Son second frissonna.

— Tu crois que ce sera le cas ? Je veux dire que les morts peuvent partir en paix après avoir été les victimes de ce genre de carnage ?

— Je l’ignore, Agis. C’est à un prêtre qu’il faudrait poser la question. Et, au point où nous en sommes, peut-être faudrait-il aussi lui demander d’intercéder auprès des dieux pour qu’ils nous fournissent quelques indices parce que, très franchement, je doute que nous arrivions à arrêter ces massacres sans une aide divine ! ajouta-t-il, découragé.

Agis et Pulchellus marchèrent un petit moment en silence jusqu’à la rue du théâtre, où se trouvait l’une des cinq casernes des milices civiles de la cité. Le quartier du théâtre, qui jouxtait le riche quartier du Broucheion, était calme et essentiellement composé d’amples demeures particulières d’un ou deux étages.

Il était presque midi, mais la large rue ne désemplissait pas. Piétons, chars et cavaliers se croisaient, se saluaient – ou s’invectivaient – dans un assourdissant tohu-bohu. Toutefois, à Alexandrie, les voies étaient larges et la circulation aisée malgré la foule.

Sur les côtés de la rue, cependant, les jeunes hommes devaient zigzaguer entre les promeneurs et les touristes curieux, car les boutiques, nonobstant la quantité innombrable de décrets en ce sens, étalaient leurs devantures bien plus avant que la limite autorisée.

— Centurion ? demanda l’aide de camp, brisant le mutisme qui s’était saisi d’eux après avoir quitté les quais.

— Mhh ?

— Tu as bien dit que nous n’arriverions probablement pas à arrêter les responsables de ces massacres sans une aide divine ?

Le jeune officier fit vibrer ses lèvres.

— Ce n’étaient là que des paroles dues au découragement, Agis. Il n’est nullement dans mes intentions de faire appel à un prêtre ! Quoique, à bien y réfléchir, ce n’est peut-être pas une si mauvaise idée que ça, au point où nous en sommes, ajouta-t-il avec ironie.

Il poussa un profond soupir de dépit et son aide de camp allongea le pas pour passer devant lui, l’obligeant à s’arrêter en plein milieu de la chaussée pavée, ce qui faillit faire trébucher un garçon à la peau brune transportant un énorme panier rempli de poisson séché.

— Et si les dieux t’avaient entendu ?

Pulchellus fronça le sourcil.

— Que veux-tu dire ?

Agis se mordilla la lèvre, hésitant.

— As-tu eu vent du prochain mariage de la fille du préfet Aulus Avilius Flaccus ? On dit que de grands personnages vont venir de Rome, dont la propre sœur de Gaius Caesar !

Le jeune centurion leva les yeux au ciel.

— Toi et ta fascination pour les patriciens ! Laisse donc ces gens à leur monde ! Ni toi ni moi n’en ferons jamais partie, alors, pourquoi es-tu tellement fasciné par ces sottises ?

Agis insista.

— Parce que l’un de ces « patriciens » pourrait peut-être nous aider à résoudre cette affaire.

Pulchellus fronça le sourcil.

— Qu’est-ce que tu racontes ?

— Je suis allé au gymnase avec Hérihor, hier. Tu sais, mon ami apprenti chez Aaron, le célèbre boulanger ? Eh bien, figure-toi que c’est son maître qui a été chargé de fournir le pain, les brioches et la pâtisserie pour le mariage de la fille du préfet.

— Viens-en au fait, Agis…, soupira le jeune officier.

— Hérihor a eu accès à la liste des invités, bien sûr. Et un nom lui a immédiatement sauté aux yeux : Kaeso Concordianus Licinus !

— Qui ?

— Kaeso Concordianus Licinus ! s’écria le second comme si c’était une évidence. D’après Hérihor, il ne peut s’agir que du célèbre centurion du prétoire, celui que l’on surnomme « Le prétorien au léopard » ! On raconte qu’il est en permanence accompagné d’une…

— Je me fiche des « on-dit » ! Qui est cet homme ?

Ravi de pouvoir enfin partager sa passion pour les « grands de ce monde », le jeune homme prit un air de conspirateur et expliqua en se léchant les lèvres, comme s’il goûtait chaque mot qui sortait de sa bouche :

— Un ami intime des Julii et des Claudii. On raconte qu’il a réussi à dénouer les intrigues les plus complexes, des affaires auxquelles personne ne comprenait rien ! Tibère César en personne lui fait confiance, de même que la Grande Antonia et, à en croire certains, cette confiance est amplement justifiée.

— Des meurtres ? demanda Pulchellus.

Agis acquiesça énergiquement.

— Meurtres, complots, escroqueries, rien ne lui résiste à en croire la rumeur, centurion ! Et qu’avons-nous à perdre, de toute façon ? Nous n’avons pas le moindre indice ! Pire, ajouta-t-il, tragique. Nous n’avons pas l’habitude de ce genre d’affaires.

Son supérieur croisa les bras et réfléchit un moment, semblant peser le pour et le contre sous les yeux de son second, qui trépignait d’impatience. Pour Agis, approcher Kaeso Concordianus Licinus signifiait approcher la suite de Julia Drusilla, être au plus près de la fine fleur de l’Empire !

— Quand est-il supposé arriver à Alexandrie, ton prétorien ? finit par demander le jeune centurion.

Agis se retint de justesse de pousser un cri enthousiaste.

*

Il fallut des jours de voyage au Selena pour arriver en Égypte.

Appuyée au bastingage de la proue, Concordia ne pouvait détacher les yeux de l’immense structure qui se découpait dans le ciel crépusculaire, sur l’île de Phâros, rattachée à Alexandrie par l’Heptastade, une immense digue qui délimitait les deux principaux ports de la cité. La galère était encore loin de la côte et, pourtant, au fur et à mesure qu’elle approchait, le phare paraissait de plus en plus gigantesque.

Io, dressée sur ses pattes arrière, les pattes avant sur le parapet, humait les embruns avec curiosité, la truffe frémissante. Elle se demandait sans doute si, comme elle, la jeune femme avait senti qu’elle marcherait très bientôt sur la terre ferme, raison pour laquelle elle paraissait si enthousiaste. Après tant de jours de navigation – et de trop courtes escales à terre – la pauvre bête rêvait de courir jusqu’à en tomber d’épuisement !

— Tu as vu ça, Io ? C’est le grand phare d’Alexandrie. L’une des réalisations humaines les plus belles du monde civilisé, d’après Hérodote ! Caius Caecilius Valento dit qu’on peut le voir à presque 300 stades de distance.

Le léopard inclina la tête sur le côté, comme s’il comprenait ce que Concordia lui disait, et cette dernière lui tapota l’échine.

Toutes deux offraient un spectacle charmant, que les marins ne se lassaient d’ailleurs pas d’admirer. D’autant plus que les vents plaquaient la robe diaphane de Concordia à son corps, soulignant des courbes aussi sensuelles que délicates et faisant pointer ses seins.

Le praefectus navis rappela sèchement ses hommes à l’ordre pour qu’ils se concentrent plutôt sur les manœuvres d’approche, ce qui amusa la jeune femme.

— Nous arrivons enfin ! soupira Drusilla qui, ayant réussi à « semer » ses servantes, s’avança jusqu’à la proue et s’accouda au bastingage, aux côtés de son amie et d’Io.

Le léopard se frotta à elle et l’adolescente lui gratta l’oreille, la faisant ronronner.

— Tu n’as pas l’air plus impressionnée que ça, fit remarquer la cousine de Kaeso. Nous sommes à Alexandrie, ma chérie. A-LEX-AN-DRIE !

L’adolescente haussa tristement les épaules et laissa échapper un soupir déchirant.

— Très franchement, j’aurais préféré rester à Rome.

Concordia haussa le sourcil et croisa les bras en la dévisageant attentivement, la faisant rosir sous son inquisiteur regard noisette.

— Toi…, dit-elle avec un sourire taquin en agitant un doigt orné d’une émeraude devant son nez. Tu as laissé un beau garçon au pied du Palatin !

La jeune fille rougit de plus belle et se tortilla avec un sourire embarrassé.

— Lepidus, avoua-t-elle d’une voix tout juste audible.

— Lepidus ? Notre Lepidus ? Ton cousin ?

Drusilla acquiesça à nouveau et Concordia se

força à sourire.

Aïe… Aïe… Aïe…

Du même âge qu’elle et Caligula, Lepidus avait partagé leurs jeux et leurs bêtises, lorsqu’ils étaient enfants, et faisait partie de « la meute », comme disait Germanicus avec humour. C’est ainsi qu’il appelait les enfants de la famille au sens large – amis proches et affranchis inclus –, car ils étaient, pour ainsi dire, inséparables, bien que des petits groupes se soient naturellement formés en fonction de leurs âges respectifs.

Drusilla, elle, faisait partie des cadets et, à l’instar d’elle-même et de Caligula, qui ne cessaient de vouloir suivre Kaeso, Néro et les plus âgés, elle collait sans cesse aux sandales de son frère et à celles de Concordia. Les adolescents tempêtaient donc constamment contre cette « gamine » (trois ans d’écart, c’est énorme, lorsqu’on en a douze !) qui ne leur « fichait pas la paix », ce qui faisait beaucoup rire les adultes.

Avec les années, Lepidus était certes devenu un très beau jeune homme, enjoué et de contact très agréable, mais… seulement dans un banquet. Car, comme c’était souvent le cas avec ce genre de bellâtres, il avait les défauts de ses qualités : joueur, coureur et frivole.

— Tu sais, ma chérie, Lepidus ne…

Le Selena se retrouva soudain pris à la hanche par des lames venant du large et les jeunes filles furent poussées contre le parapet.

Les marins s’apostrophèrent bruyamment, suspendus aux haubans, et le navire s’inclina sensiblement à bâbord, mais resta stable, le roulis que les vagues cherchaient à lui imprimer étant contrebalancé par la pression du vent dans les voiles.

Abasourdie, Concordia vit les rouleaux se briser les uns après les autres sur le flanc de la coque, faisant vibrer tout le navire avant de se pulvériser en un nuage de gouttelettes.

La galère filait vers Alexandrie avec le vent de travers.

— Ne restez pas trop près du bastingage ! leur conseilla Valento. Ça va secouer !

Concordia, agrippée au parapet, luttait pour rester en position verticale malgré la forte inclinaison du pont et une Drusilla instable accrochée à elle.

— Comment se fait-il que la mer se déchaîne aussi soudainement ? cria-t-elle pour couvrir le bruit des vagues et les vociférations de l’équipage à la manœuvre.

— Les courants sont toujours très forts, à cet endroit ! Et il faut être d’autant plus vigilant que la zone est parsemée de récifs, même à l’intérieur du Grand Port.

— Vraiment ?

— Oh ! Oui ! Bien des navires sont allés par le fond avant d’entrer dans la passe du taureau !

— La passe du taureau ? Qu’est-ce que c’est ?

— Un passage étroit entre les jetées du phare et du cap Lochias ; il permet l’accès au Grand Port d’Alexandrie.

— Dame Concordia ! Dame Concordia ! cria un Ludius affolé en se précipitant sur le pont, soutenu par Malah, qui le guidait sur le plancher instable.

— Tout va bien, maître, le rassura le colosse.

Elle et maîtresse Drusilla sont juste là, à dix pas.

Le praefectus navis aida les deux jeunes femmes à marcher jusqu’à l’intendant aveugle et l’immense Nubien, aux bras de qui elles s’agrippèrent pour assister à la manœuvre d’approche. Concordia, émerveillée, sentait son cœur battre à tout rompre. Quel dommage que Kaeso ne puisse être à ses côtés en cet instant !

*

Son cousin avait en effet d’autres soucis, comme ne pas trop s’éloigner du seau dans lequel il rendait régulièrement tripes et boyaux depuis qu’ils avaient quitté le port d’Ostie.

S’il y avait bien une chose à laquelle le prétorien n’avait jamais songé, lui qui avait rêvé durant des années de marcher sur les traces de son père et de voyager à travers tout l’Empire, c’était d’être sujet au mal de mer !

Allongé sur une étroite couchette, il affichait une teinte gris-vert et paraissait plus mort que vif.

— Eh bien ! Ça ne s’arrange pas, on dirait ! le railla Matticus en tendant un linge propre à Apollonius, qui était resté au chevet du jeune centurion durant toute la traversée, ou peu s’en fallait. Heureusement qu’on arrive parce que, sans vouloir t’offenser, centurion, t’as l’air d’un truc déterré par les chiens !

Apollonius se mordit la lèvre pour ne pas rire et Kaeso écarta le linge humide que l’oracle avait posé sur son front pour lancer à son second un regard assassin.

— Je ne…

Il eut un haut-le-cœur et Matticus lui présenta le seau.

— C’est ça ! On lui dira.

*

À nouveau agrippée au bastingage, Concordia écarquillait les yeux, fascinée par le spectacle qui s’offrait à elle. Ils étaient à présent vraiment proches du phare d’Alexandrie, immense à tribord, et la galère était secouée de toute part tandis que les marins manœuvraient en direction de la passe du taureau, bien plus étroite que la jeune femme se l’était imaginée, d’après les descriptions de Valento.

De fait, il s’agissait d’un goulet entre le phare, à droite, et la jetée du cap Lochias, à gauche. Mais ce qui inquiéta la jeune femme bien davantage que la difficulté à négocier un passage à travers ce ridicule chas d’aiguille en direction de la rade d’Alexandrie, fut qu’une quantité ahurissante de navires piquaient eux aussi vers cet endroit pré – cis, au risque d’engorger le chenal.

— Mais enfin, que font-ils ? cria-t-elle pour couvrir le bruit du vent et du choc des vagues contre la coque. Ne voient-ils pas que nous ne pourrons jamais tous passer en même temps ?

Le praefectus navis éclata de rire.

— Ça, ce n’est rien, noble Concordia ! Attends de les voir faire la queue pour sortir de la rade !

Craignant à tout instant que la galère ne s’écrase contre l’une des coques des navires marchands, ou contre l’une des jetées, Concordia vit les autres bâtiments céder le passage au Selena qui, si l’on en croyait sa taille, ses couleurs, et la qualité de ses matériaux comme de ses ornementations, embarquait manifestement des personnages importants.

Elle regarda l’équipage manœuvrer avec une adresse et une rapidité dignes d’éloges et ils franchirent la passe du taureau en un tournemain malgré les courants anarchiques.

Sitôt le goulet franchi, la jeune femme ne put retenir un petit cri surpris. Et dire qu’elle avait cru que le port de Misène, au sud de l’Italie, n’avait pas d’égal ! Jamais elle n’avait pu contempler autant de navires assemblés, qu’il s’agisse de vaisseaux de guerre ou de bâtiments marchands.

Devant elle, la baie d’Alexandrie formait un immense demi-cercle divisé en zones portuaires bien délimitées par de longues jetées et des brise-lames. La ville se trouvait presque au niveau de la mer. Aucune montagne ou éminence rocheuse ne coupait l’horizon et, contrairement aux paysages qu’offrait la côte italienne lorsqu’on arrivait par la mer, le regard se perdait rapidement dans l’infini. La terre et le ciel paraissaient se mêler en une ligne éblouissante, à peine entrecoupée par quelques monuments qui dépassaient du reste des constructions basses de l’immense cité.

Concordia faillit se dévisser les cervicales en essayant d’apercevoir la colossale statue de Poséidon qui contemplait la mer, au sommet du phare titanesque, et manqua de peu de rouler sur le sol alors que la galère fit une embardée.

— Impossible d’accéder au Port Royal ! cria un homme depuis la vigie. L’entrée est engorgée et les courants nous poussent vers les récifs !

Ludius, appuyé au bastingage à côté de Concordia, secoua la tête en petits mouvements affolés, tendant l’oreille et sentant très bien la nervosité des gens qui l’entouraient.

— Des récifs ? s’exclama-t-il. À l’entrée d’un port ?

Valento abattit sa grosse patte sur son dos en une claque amicale et bourrue.

— Pas devant le port, garçon ! Dans le port !

Et, en effet, juste à tribord, et pour ainsi dire en plein milieu de la baie, Concordia voyait affleurer plusieurs bancs de récifs entre lesquels les navires devaient manœuvrer pour pouvoir aller s’amarrer.

— Cap sur l’Emporion ! ordonna le praefectus navis.

La galère se glissa entre deux bancs de récifs, en direction du port de commerce d’Alexandrie, où un nombre incalculable de navires faisaient déjà la queue dans l’attente d’une place à quai. Ordonner à ces derniers de dégager le passage pour laisser s’engager la galère impériale ne fut même pas nécessaire, chacun se hâtant de céder la place sans rechigner.

Concordia, le cœur battant à tout rompre s’accrocha à Ludius et le secoua comme un tapis.

— Nous sommes arrivés ! Ça y est ! Nous sommes à Alexandrie !

Elle sautillait sur place, excitée comme une petite fille le jour de son anniversaire, et le jeune aveugle pria les dieux en silence pour que la « folie de l’Égypte » dont il avait tant entendu parler, et dont Jules César et Marc Antoine étaient sans doute les plus célèbres victimes, épargne sa jeune maîtresse !

— Mais qu’est-ce qu’ils apportent, tous ces navires ? s’enquit Drusilla en regardant l’incessant va-et-vient des équipages à quai.

Valento secoua la tête.

— En fait, ils emportent beaucoup plus qu’ils n’apportent, dame Drusilla ! Beaucoup de marchandises arrivent d’Italie, d’Asie Mineure ou de plus loin

encore à Alexandrie, c’est vrai, mais davantage en partent.

— Le fameux blé égyptien ? demanda Ludius.

Le praefectus navis acquiesça.

— Oui, et le papyrus aussi, dont notre administration est si friande. Mais il n’y a pas que ça. Fer, cuivre, or, ébène, plumes d’autruche arrivent d’Éthiopie et repartent en Méditerranée. D’Arabie viennent des perles, l’encens et la myrrhe. Sans parler du porphyre rouge, du calcaire de Ptolémaïs, du grès fin de Nubie, du granit rouge, des émeraudes, des péridots, des topazes et même du vin de Maréotide, qui transitent par Alexandrie avant de repartir à travers tout l’Empire.

Les yeux de Concordia scintillèrent.

Ce serait bien l’enfer si elle n’arrivait pas à dénicher deux ou trois petites choses qui rendraient folles de jalousie toutes ses amies et une bonne moitié des dames du Palatin ! Mais c’est alors que, s’imaginant en train de parader, couverte d’émeraudes et de perles, un éventail en plumes d’autruche à la main, un horrible doute l’étreignit.

— Ludius, murmura-t-elle à l’oreille de ce dernier. Je suis en train de me demander si nous n’avons pas vu trop juste, en prévoyant l’argent du voyage.

Le jeune aveugle, qui avait bien failli faire une attaque en soulevant la cassette remplie de pièces d’or et d’argent que Concordia lui avait fait mettre dans leurs bagages, tordit le nez en une grimace sceptique et ne put que rétorquer :

— Rassure-toi, dame Concordia. Je doute que le phare soit à vendre !

[1] Voir Les Mystères de Pompéi

Fin de l’extrait.

Pour lire la suite du roman :

Version numérique epub :

https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/du-sang-sur-alexandrie

Version brochée ou kindle :

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