Chapitres I & II du roman « Accès refusé »

accescouv_webRésumé :

Clara Albini est une jeune informaticienne qui gagne difficilement, et malhonnêtement, sa vie en proposant ses services à des particuliers, ou à de grosses sociétés, pour qui elle vole des secrets industriels ou pirate toute sorte de données. Jusqu’au jour où elle devient elle-même la cible de la seule multinationale dont aucun hacker n’a jamais réussi à briser les défenses.

Dès lors, une traque sans répit commence et, lorsque le chasseur est Balder Sørensen, un inquiétant albinos aux méthodes expéditives que rien ne semble pouvoir arrêter, il y a de quoi se mettre à paniquer. Au début, du moins, car, de poursuite en imposture, les sentiments de Clara pour Balder deviennent étrangement ambigus…

 « Accès refusé » entraîne le lecteur dans un monde où les ordinateurs et les réseaux sont devenus des armes redoutables entre les mains de dirigeants sans scrupule mais où subsistent néanmoins quelques bulles d’humanité et de passion.

 Ce roman est disponible  en :

Version numérique (en deux parties) :
Première partie :
https://www.amazon.fr/dp/B06WP6KTM8
Seconde partie :
https://www.amazon.fr/dp/B01FV5F4IG


Version brochée (en un seul tome) :
https://www.amazon.fr/dp/1520611110

 

 I

 

La pluie tombait dru, ce jour-là, je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions en mai. Le 25. C’était l’un de ces samedis après-midi où l’on se lève vers 15 h avec la désagréable sensation d’avoir perdu sa journée. Enfin, la journée… J’avais l’impression de tout perdre, depuis quelques mois. Mon projet de sandwicherie était tombé à l’eau (« Nous ne pouvons pas augmenter vos crédits sous peine d’écoper d’un blâme de la centrale ! », avait dit ma banque) et tout ce que je mettais en route depuis capotait joyeusement. Je n’ai jamais eu le sens des affaires…

J’étais désemparée, sans un sou, presque à la rue avec, pour toute économie, deux caisses de fatras, achetées des clopinettes à un revendeur à la sauvette Iranien. J’avais essayé de refourguer une partie de cette camelote sur le Net sous le label « Antiquités du XXe et XXIe siècle ». Tout ce que cela me rapporta fut une visite de la répression des fraudes, la fermeture du site et « que l’on ne vous y reprenne plus ! »

Comme si, depuis l’étatisation de l’Europe, on pouvait gagner sa vie honnêtement !

— Alors, ma caille ? railla une voix, dans mon dos. Paraît qu’on a eu des problèmes avec les gros bonnets du C.I.E.R.C.E. ?

Fallait-il être insensé pour claironner ce genre de choses en pleine rue !

Je me retournai pour fermer le clapet de l’empêcheur de bougonner en rond et reconnus l’un des nombreux losers du coin : Micks.

Enfin, reconnaître, c’est beaucoup dire… parce qu’avec le bandage qui lui couvrait la figure, je reconnus plutôt sa puanteur. Un mélange de sueur et d’huile de vidange.

— Micks ? Tu ne t’es pas loupé, ce coup-ci !

Il haussa ce qui lui restait d’épaules. Cet idiot avait sauté huit ans plus tôt en remplaçant le moteur de sa voiture par un réacteur. Sa prothèse en plastique beige le faisait ressembler au fils illégitime d’un pot de crème au caramel et d’un microprocesseur.

— Les risques du métier ! Faut bien tester le matériel si on veut que le client paye.

— Tu vas y laisser ta peau, un de ces quatre ! Regarde-toi, franchement ! Où as-tu glissé la tête, cette fois ? Dans un compresseur ?

Il se mit sur la pointe des pieds et souleva un peu son pansement. Micks m’arrivait à peine au menton, mais il faut dire que je mesure un mètre quatre-vingt-deux.

— J’me plains pas, ils ont réussi à sauver l’œil gauche. Regarde !

Un œuf poché de couleur violacée apparut entre les bandes de gaze.

— T’y vois quelque chose, au moins ?

— Pas aussi bien qu’avant, mais ils ont dit qu’il fallait du temps pour que ça décongestionne, tout ça. Alors ? Paraît que t’as quelques emmerdes ?

— Pas plus que d’habitude.

— O.K. ! Tu n’veux pas en parler, c’est ton droit. Mais si tu cherches du taf, j’ai deux potes qui…

— J’y penserai ! le coupai-je en passant ma carte d’identité devant le lecteur du digicode.

— Attends, j’t’ai pas montré la cicatrice ! Elle vaut l’coup d’œil, Clara. Trente-quatre points de sut…

— Au revoir, Micks !

Je lui claquai la porte au nez.

J’habitais Paris, à l’époque. Dans le Marais, comme tous les « hors-jeu ». C’est la sympathique épithète dont nous avaient affublés les gens absorbés par le nouveau système. Des quidams avec des costumes sur mesure, des actions en banque et une maison de campagne.

J’ai entendu dire que c’était un coin très huppé, avant.

En tous les cas, lorsque je vivais rue des Archives, c’était une sacrée poubelle. Des pédés, des trafiquants, des clodos, des putes et des pirates, c’est tout ce qu’on pouvait trouver là-bas.

Comme d’habitude, je gravis les marches de ma piaule sur la pointe des pieds, pour éviter de me faire remarquer par mon logeur, un travelo rase-mottes aussi gras que pingre. Il vivait au premier et ce cloporte avait dû me coller un mouchard aux fesses qui faisait sonner la clochette de son porte-monnaie dès que je passais devant chez lui.

— Mademoiselle Albini ! lança-t-il de sa voix suraiguë. Vous n’avez rien oublié ?

Et merde…

Je pivotai et lui adressai un regard de chien battu. Le « Ténia », comme on l’appelait dans le quartier, se tenait appuyé sur le mur blanc décrépi. Il s’était tartiné le groin avec l’un de ces masques, vantés sur le Net, qui faisaient, paraît-il, disparaître rides et boutons plus vite qu’un e-mail Paris/Tokyo, et portait une robe de chambre en satin de polyester dont je n’aurais même pas voulu pour nettoyer mes chiottes.

— J’attends un coup de fil de mon avocat, bredouillai-je en jouant avec la sangle de mon sac à dos. Vous savez ce que c’est, les gros clients rechignent toujours à payer !

Il fit claquer ses talons sur le parquet vermoulu et l’un de ses escarpins taille quarante-cinq à pompons de poils mauves – assortis à la robe de chambre, s’il vous plaît ! — resta prisonnier des lattes mal ajustées.

— Si c’est des clients comme ceux d’hier, persifla-t-il en tirant sur sa chaussure, la seule rétribution que tu peux en attendre, ma petite, c’est quelques années de prison ! Ça te remettrait peut-être les idées en place, remarque ! Tu me dois trois mois de loyer, ma grande. Si ta mère était encore là, qu’elle repose en paix, elle en rougirait de honte, la pauvre femme ! En vingt ans, pas un seul retard !

— Mais…

— Une semaine ! Passé ce délai, je te fiche dehors !

Il récupéra la moitié de sa chaussure après un dernier effort, le talon étant resté entre les lattes.

— Écoutez, je…

— Et je n’accepte pas les paiements en nature, ajouta-t-il en refermant sa porte sans me donner la possibilité de répondre.

Je verdis et me mordis la langue pour ne pas rétorquer que je préférais crever plutôt que de le laisser me toucher, mais n’en montai pas moins l’escalier jusqu’au sixième et dernier étage en vomissant un flot d’insanités.

Mon palace ne comptait qu’une pièce, une cuisine et une salle d’eau. Le plafond se lézardait de plus en plus en raison de l’humidité qui filtrait par la toiture. Pourtant, avec les loyers que le « Ténia » imposait, il y a belle lurette qu’il aurait pu entreprendre des travaux !

Je vidai mon sac à dos sur le canapé, qui me servait aussi de lit, et jetai les plats déshydratés sur la table pliante de la cuisine. Sans doute la dernière nourriture correcte que je pourrais m’offrir avant pas mal de temps.

— Quel chantier !

Mes vêtements traînaient au milieu de la pièce, entre les composants informatiques. De vraies « antiquités », à une époque où, hormis quelques scientifiques et informaticiens, plus personne ne savait ce qu’était une unité centrale, une carte mère, ou un simple disque dur. Ma mère me racontait que, lorsqu’elle était encore gamine, chaque famille, ou presque, possédait un ordinateur, dont elle contrôlait plus ou moins le contenu et l’utilisation. C’était avant l’arrivée des premiers téléphones multitâches, qui avaient réduit les gens à des « touche-écrans » aux doigts prématurément déformés par l’arthrite, constamment espionnés, suivis et observés jusque dans leurs achats de slips.

Aujourd’hui, même les sociétés ne donnaient plus à leurs employés qu’un accès limité à une interface grossière – souvent un simple écran tactile – leur permettant de faire uniquement ce qu’on attendait d’eux.

C’est donc avec le vieil ordinateur de mon grand-père que je découvris l’informatique et fis mes premières armes. Je l’avais réparé en troquant des cachets d’amphétamines volés contre des pièces détachées antédiluviennes et c’est comme ça que je connus de celle qui allait m’apprendre une grande partie de ce que je sais aujourd’hui. Virka Králová, une ancienne journaliste connue pour avoir, lorsqu’elle était jeune, défrayé la chronique par ses prises de position féministes et antilibérales. Une grand-mère de soixante-huit ans percée et tatouée des pieds à la tête !

« Qu’est-ce que tu crois, Clara ? Que les gamins qui se font tatouer, de nos jours, pensent à ce que ça donnera dans cinquante ans ? »

Elle vivait juste en dessous et avait joué les baby-sitters à maintes reprises, lorsque j’étais encore une fillette et que ma mère était de service de nuit, au restaurant minable qui l’embauchait. Son appartement, bien plus grand que notre studio, mais pas non plus un palace, était envahi de livres (des vrais, en papier, comme avant), de vieux appareils dont j’ignorais l’utilité – à plus forte raison le fonctionnement – et de tout un tas d’objets qui, enfant, me fascinaient.

Jamais je n’aurais cru que, sous ses dehors d’intello féministe férue d’antiquités, se cachait l’un des plus célèbres hackers du siècle : Nevada. Sa spécialité ? Le piratage des sociétés de stockage et des réseaux sociaux.

Elle avait poussé au suicide – réel ou médiatique – plusieurs politiciens, grands patrons et magnats de la finance en rendant public le contenu de leurs clouds et de leurs comptes privés.

J’avais quinze ans, lorsqu’elle m’avait fait mettre les mains dans une tour d’ordinateur, la première fois. Elle affirmait que celui qui était infichu d’en monter un de A à Z ne pourrait jamais s’en servir correctement.

 « De nos jours, les gens ne savent qu’acheter et utiliser. » Avait-elle coutume de dire. « Des crétins incapables de comprendre comment fonctionnent les objets dont ils se servent. Et, lorsque tu ignores comment marche quelque chose, Clara, tu en deviens dépendante et donc, dépendante de ceux qui peuvent te le fournir. Tu dois te soumettre à leurs règles et à leurs conditions. Le début de la liberté, c’est de pouvoir se passer des autres au maximum pour survivre, fillette. N’oublie jamais ça ! »

Nevada était morte deux ans plus tôt, presque en même temps que ma mère. On l’avait retrouvée dans une ruelle, non loin de chez nous, une seringue dans le bras.

« Overdose ».

Tu parles ! Virka ne touchait pas à la drogue, elle tenait trop à son cerveau pour ça.

Le jour suivant, les agents du C.I.E.R.C.E. avaient fait une descente chez elle, mais j’avais détruit ses sauvegardes et récupéré son matériel, comme elle m’avait demandé de le faire « si le pire arrivait ».

Ces enfoirés n’avaient rien trouvé – hormis le palmarès de ses performances, avec liste et datas, que je leur avais laissé comme on pose une médaille sur le cercueil d’un soldat tombé au front.

J’aimais Virka. Je l’aimais vraiment. Mais elle était d’une autre époque, une époque où les idées comptaient, où l’on croyait encore qu’une poignée d’hommes motivés et utopistes pouvaient influencer le monde.

Moi, j’étais une enfant de XXIe siècle et je savais que c’était impossible. Je n’avais pas de cause à défendre, pas d’idéal pour lequel me battre et mourir. J’étais comme tous ceux de ma génération qui n’avaient pas eu la chance de naître riches ; j’essayais simplement de survivre et ce n’était pas facile.

Comme beaucoup de hackers désenchantés contemporains de Virka, je changeai alors de camp et me servis de ce qu’elle m’avait appris dans mon seul intérêt – et celui des clients, qui me payaient pour voler un concurrent, flouer un rival voire espionner un mari volage ou un opposant politique.

Je devins un cracker, un parasite du système, mais, bordel de merde ! Qu’est-ce qu’on lui devait, à ce putain de système, après tout, hein ?

Que dalle, hormis la joie de vivre et de crever comme un déchet tout en engraissant des actionnaires de multinationales ! Alors, si je pouvais me payer sur la bête et récupérer un peu de ce que ces ordures nous volaient, ce n’est sûrement pas le remord qui m’empêcherait de dormir !

Je considérai les trois caisses de vieilleries que j’avais achetées en me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de ces machins.

Et dire qu’ils m’avaient coûté mes dernières économies ! Si Virka me voyait, de là où elle était, elle devait se marrer à s’en taper le cul par terre !

— Chier !

Je flanquai un coup de pied dans la première caisse à portée et elle céda, répandant son contenu sur le sol.

— Merde ! Merde ! Et remerde !

Un « bip » retentit.

« Clonage terminé », annonça la voix mâle et langoureuse de mon ordinateur.

Je ne sais pas ce qui m’avait pris de donner cette voix de tapette à ma bécane. Elle me tapait sur les nerfs.

Je sortis soigneusement la petite carte mémoire du lecteur et la posai sur le rebord de mon clavier.

— Appelle Arth, tas de circuits ! ordonnai-je.

Appel envoyé.

La trogne fripée d’Arthémis apparut sur l’écran.

— Alors, Acris ? Y es-tu arrivée ?

J’avais pris ce pseudonyme lorsque je m’étais lancée sérieusement dans le piratage de données, croyant très malin de m’afficher comme une femme, histoire de prouver aux machos du milieu qu’on pouvait être à la fois une « gonzesse », et douée.

Tu parles ! J’avais vite déchanté…

Le genre est secondaire, rien ne remplace l’expérience, je le sais, aujourd’hui. Elle développe en vous une sorte de sixième sens, qui vous permet de flairer le danger et de comprendre certaines choses d’instinct, avant même d’avoir à y penser.

Je montrai la carte mémoire à l’œil de la webcam et le visage d’Arth se fendit d’un large sourire.

— O.K. Je t’envoie quelqu’un dans la soirée. 4000 on avait dit ?

— Eh ! C’était 8 000 euros, connard ! Ou ça, tu te le tailles en pointe et…

Je fis mine de briser la puce entre mes doigts et il leva la main.

— Oh, oh ! On se calme, ma toute belle ! J’ai cru comprendre que tu avais reçu une visite pas très agréable, hier. Qui me dit que t’essayes pas de m’entortiller pour sauver ta peau auprès de ces fumiers, hein ?

— Écoute, grand-père, le jour où tu me verras marcher avec les cons du C.I.E.R.C.E., il pleuvra des bio-procs sur le siège de leur putain de holding européenne !

— 6 000, Acris, c’est mon dernier mot.

— Enfoiré ! grondai-je en donnant un coup de pied dans une montre tombée de la caisse que j’avais réduite en charpie. Tu en profites parce que tu sais que plus personne ne me fera confiance avant longtemps, hein ?

Je m’avachis dans mon fauteuil et ramassai la tocante pour jouer avec.

— Ne le prends pas comme une attaque personnelle, ma grande. C’est le business ! Avec moi, t’auras toujours du travail. Quoi qu’il arrive.

— À prix réduit ! Tu sais combien de temps il faut, pour péter ces codes ? grommelai-je en lui montrant la carte mémoire.

Il secoua la tête.

— Ce sont les affaires ! Et, pour une donzelle, je trouve que t’es encore largement rétribuée. T’en connais beaucoup, dans le milieu, qui feraient confiance à une jeune femme comme toi ?

Je tapai la montre contre le rebord du bureau en imaginant que c’était la tête d’Arthémis.

— Ce qui compte, dans le cracking, c’est le cerveau, Arth.

— C’est à tes confrères qu’il faut le dire, Acris, pas à moi. Je ne fais que profiter des lois du marché.

— Sales phallocrates de merde…

— Ne fais pas cette tête ! J’ai une commande pour toi.

— Encore une daube que tu ne peux pas refiler à un mec, de peur qu’il te la recrache à la gueule ?

En dépit du traitement, la montre n’avait pas une égratignure.

Solide…

— Écoute, ma belle, j’ai besoin du cahier des charges de la dernière appli de « Keops ». Il faut qu’on leur coupe l’herbe sous le pied, cette fois. 10 000 Euros pour toi, si tu me fais ça pour demain.

— Tu dérailles ! Il me faut au moins trois jours pour percer les défenses de ces paranos !

Je tapai encore la montre contre le métal du bureau et ce fut ce dernier qui céda, s’enfonçant de presque deux millimètres.

— Eh ! J’ai des tympans en bon état et j’y tiens ! À quoi est-ce que tu joues, Acris ? Tu bricoles ?

— Je détends mes nerfs !

— C’est oui ou non ? s’impatienta Arth. Si tu t’en sens incapable, je peux toujours contacter Lagrima !

Lagrima ! raillai-je. Cette vieille limace ne saurait pas reconnaître un démon de sécurité, même s’il portait une pancarte lumineuse au milieu du front !

— Je prends ça pour une accep…

— 15 000.

— Non.

Mais il jouait avec les poils de ses sourcils, comme chaque fois qu’il était au pied du mur. Arth avait désespérément besoin de mes services et il avait beau essayer de me le cacher, je ne le voyais que trop.

Il gronda et je ricanai. J’avais gagné.

Je me laissai aller sur le dossier du fauteuil avec un soupir satisfait et passai la montre à mon poignet. À ma grande surprise, le bracelet s’ajusta de lui-même à mon bras et se referma avec un petit « clic ». Je reconnus alors le logo, sur le cadran : une clé renversée à l’anneau en forme de cœur.

Une Corum ! Les collectionneurs s’entre-tuaient, pour ces vieux engins !

— 12 000, je n’irai pas plus loin.

— 15 000, Arth, je sais que t’es dans la mouise.

Sans trop d’espoir, je mis la montre en marche et un voyant vert s’alluma. Elle fonctionnait ! Mêlant électronique de pointe et horlogerie traditionnelle, la dernière génération de ces merveilles avait été conçue dans les années 2050 et elles se vendaient facilement dans les 5000 euros pièce. L’Iranien qui m’avait refourgué les caisses de bric-à-brac était passé à côté.

Ça, pour un coup de bol !

Je voulus la retirer, mais…

Bordel, comment il marche, ce fermoir ?

— 13 et c’est mon dernier mot.

— Non, Arth !

Il n’a quand même pas disparu, ce satané fermoir ! J’ai dû l’abîmer en le tapant contre le bureau. Chier !

— J’ai besoin de ce… Tu m’écoutes ?

— Ouais, je t’écoute ! maugréai-je en essayant de retirer le bracelet.

— Mais qu’est-ce que tu fabriques, bonté divine ?

— Ça se voit pas ? Je… Arth ?

L’écran semblait flou tout d’un coup. Et pas que l’écran, d’ailleurs. Comme si le décor avait été peint sur une feuille de plastique transparent.

— Arth ? Arth !

Acris ? Tu m’ent… je cr… c’est les… mille… dernier mot…

Ma tête tournait comme une toupie. Qu’est-ce qui m’arrivait ? Je n’avais pourtant rien fumé et je ne bois jamais d’alcool.

J’essayai de me lever, mais le sol parut se gondoler.

— Oh ! La vache !

Je remarquai que le voyant de la montre clignotait.

Une aiguille sembla s’enfoncer dans mon cerveau et ma vue se brouilla.

Et si cette vieille montre a provoqué un court-jus dans ma puce cérébrale ?

Je tendis fébrilement la main, à la recherche du téléphone.

Appeler les urgences !

Minute… Avec quoi allais-je payer ? Le dernier hôpital public avait fermé lorsque j’étais encore mioche.

— Clara ? Qu’est… fais… ? Cla…

Mes oreilles se mirent à siffler et je m’accrochai à mon fauteuil pour ne pas tomber.

Que se passait-il sous ma calotte crânienne ?

Quoi que cela puisse être, une chose était certaine : j’étais morte de trouille. Je clignai des paupières et, progressivement, la douleur s’estompa.

— Clara ? Clara ! Tu me reçois ?

Les acouphènes cessèrent et, en quelques secondes, tout sembla rentrer dans l’ordre.

— Arth ?

Sa vieille face de ouistiti apparaissait en gros plan sur mon écran. Il s’était tant approché de la caméra que je pouvais compter les points noirs sur son gros nez en pied de marmite.

— Eh ! Petite, qu’est-ce que c’est que ce cirque ? Ça va ?

Je hochai la tête.

— Je… Je crois que j’ai eu un problème avec ma neuro-puce. 

J’avais fait implanter ce neuroprocesseur avec mon premier « gros salaire », pour ne plus souffrir de mes migraines ophtalmiques. L’opération, pourtant anodine, coûtait une fortune, mais je l’avais vite amortie en raison du prix prohibitif des analgésiques.

Les puces comme la mienne, qui soignaient des maux bénins, étaient préprogrammées, contrairement à celles destinées à des épileptiques ou à des diabétiques, qui recevaient régulièrement des mises à jour automatiques d’un pôle central, via des antennes placées un peu partout en Europe.

— De quand date la dernière reprogrammation de ta puce ?

Je haussai les épaules.

— Pas de fric.

— Raison de plus pour accepter ce travail.

Je regardai la montre. Le voyant vert était allumé et tout semblait normal.

Ma puce cérébrale avait bel et bien cafouillé, mais ce n’était pas de la faute de cette malheureuse antiquité. Voilà plus d’un an que j’avais dépassé la date limite de reprogrammation.

— On dit donc 15 000 ?

Arth leva un sourcil et m’adressa un sourire en coin.

— C’est bien parce que tu es dans la panade. J’espère que tu t’en souviendras, la prochaine fois !

— Arrête ton char, Arth, et envoie les données par la voie habituelle.

— Pour demain matin, n’oublie pas.

— Ouais, ça va, j’suis pas sourde.

Je coupai la webcam et récupérai les données : les caractéristiques d’une appli, dont le nom de projet était Éclipse.

Ça n’allait pas être de la tarte, d’aller piquer cette cochonnerie ! Les protections de la société Keops étaient en béton armé.

— Allez, mon vieux Bidouille, au boulot. J’ai besoin d’un relais. Scanne les blaireaux connectés et liste-moi tous ceux qui peuvent nous servir de passerelle.

Scan lancé. Temps estimé : 15 secondes. Quatre adresses valides.

— Détection d’activité humaine.

Adresse 2 : pas d’activité humaine détectée depuis 2 heures, 54 minutes et 16 secondes.

— Connexion immédiate sur machine.

Intrusion réussie, système sous contrôle.

— Parfait. Connecte-toi sur le site de « Keops ». Donne-moi leur type de système et les numéros de version.

Système Atlantis, version 4.0. Serveur WEB NEO, version 14.7.

— Feuilles de sécurité pour cette version ?

17 pages trouvées, 258 bugs recensés.

— Liste-moi les bugs d’intrusion et sors-moi les boards contenant la procédure à suivre.

Recherche des adresses en mémoire. Adresses trouvées. Adresse 1 : inexistant. Adresse 2 : inexistant. Adresse 3 : inexistant. Adresse 4 : inexistant. Adresse 5 : connexion réussie. Pas de procédure d’intrusion détectée. Continuer ?

Je tapotai nerveusement sur les accoudoirs de mon fauteuil. 5 boards pirates déplacés en moins de 2 heures… Les agents du C.I.E.R.C.E. avaient salement fait le ménage !

— Non. Contacte directement le board Pegase, sur le Blacknet, et demande-lui les nouvelles adresses.

Données remplacées. Lancer la recherche ?

— Oui.

12 procédures correspondant à la recherche.

— Récupère-les et essaye-les chez « Keops » une par une.

Téléchargement exécuté. Procédures en cours. Attente de réponse.

— Ouais. On peut rêver…

Tentative réussie. Accès par port 680.

Je fis un bond.

— Tu déconnes ? Passe-moi en manuel !

Passage en mode manuel effectué.

J’observai, sans y croire, la fenêtre de commande. J’allais entrer chez « Keops » comme dans du beurre. Ils avaient dû subir un mégaplantage, ce n’était pas possible autrement. Tu parles d’un coup de bol !

La liste de leurs disques apparut sur mon écran et je me frottai les mains. Voilà ce qu’on appelait de l’argent facilement gagné ! Je n’eus aucun mal à trouver le fichier Éclypse, bien rangé dans la section « projets », et à en charger une copie.

Ces types étaient vraiment des amours, de me mâcher le boulot de la sorte !

— C’est bon, Bidouille. Efface tes traces chez « Keops », sur le relais, et déconnecte-toi.

Commande effectuée.

Impec ! Ça méritait bien un petit repas avant le décodage des données.

— Branche-moi sur la télé, Bidouille. Chaîne 3.

Ma série préférée. Un soap sentimental que je suivais depuis près d’un an.

Je consultai la montre.

18 h 23.

Elle s’était mise à l’heure toute seule, comme une grande.

Décidément, c’était mon jour de chance !

Je versai de l’eau sur un plat déshydraté et l’enfournai au micro-ondes. Du bœuf au cumin. Et dire que tout le monde prédisait un flop, quand Snack express en avait arrosé les étalages !

En dépit des mises en garde des nutritionnistes et des médecins indépendants, ces instantanés avaient eu un succès monstrueux. Certains restaurants les proposaient même à leurs clients.

Le « cling » du four se fit entendre et je versai le contenu de la barquette dans une assiette pour m’installer confortablement sur mon canapé avec un soda à la rhubarbe.

Voilà longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien !

Le feuilleton commença au moment où je piquais le premier morceau de viande et, chose inhabituelle, je trouvai le générique particulièrement niais. Mais je n’étais pas au bout de mes surprises.

Ils ont remplacé les acteurs ou quoi ?

Les protagonistes étaient poufiasses hystériques et des minets maniérés, aux traits lisses et aux nez refaits, qui souriaient bêtement à la caméra. Ils ressemblaient à des poupées de silicone. Quant aux dialogues… Ils étaient d’une sottise à pleurer !

L’équipe avait certainement changé, ainsi que les scénaristes et les maquilleurs. Eh ! Bien… Ils avaient perdu une téléspectatrice.

Sidérée par les propos absurdes, je portai ma fourchette à ma bouche et recrachai la viande aussitôt.

Elle avait un goût de plastique sucré.

Pourtant, le plat semblait avoir la même consistance et la même odeur que d’habitude. Je repensai au petit incident de ma puce et mon estomac se contracta. Avait-il affecté mes facultés sensorielles ?

C’est fragile, un cerveau…

Je repoussai mon assiette et retournai dans la cuisine pour prendre une banane. Avec une certaine appréhension, je l’épluchai lentement et croquai dans la pulpe.

Elle me parut délicieuse.

Je déballai un second plat préparé, versai de l’eau et le mis au micro-ondes. Même résultat. Infect. Il avait dû y avoir un bug à la fabrication.

Je ramassai donc les cinq autres barquettes que j’avais achetées, l’assiette contenant la nourriture que je venais de sortir du four et descendis « Chez Gégé », le petit magasin d’alimentation où je faisais mes courses, juste en face de chez moi.

Gégé s’appelait en fait Anoud et il me connaissait depuis que j’étais gamine. Il affichait une longue barbe grise et portait des djellabas immaculées en toute saison. Il ne supportait pas d’être engoncé dans ses vêtements. Il faut dire que le bonhomme était aussi gras qu’une tranche de lard.

Ma mère allait toujours faire ses emplettes chez lui, quand elle vivait encore. Il lui faisait crédit et c’est ce qui nous évita pas mal de fois de crever de faim. En fait, je soupçonnais Gégé d’être amoureux de ma mère. C’est qu’elle était belle, avec ses grands yeux clairs et ses longs cheveux noirs !

Mon père, lui, s’était fait la malle en apprenant qu’elle était enceinte. Tout ce que j’avais de lui, c’était une vieille photo sur un port de Sicile.

Aucun homme ne le remplaça auprès de ma mère.

La rue était déserte et les papiers gras s’amoncelaient dans les caniveaux. Personne ne s’aventurait dans le coin après six heures du soir et les services de la voirie, eux, passaient quand ils n’avaient rien d’autre à faire. Les poubelles n’avaient pas été ramassées depuis une semaine et, la chaleur aidant, tout le quartier puait le rat mort.

La porte de la boutique de Gégé s’ouvrit en faisant tinter les clochettes suspendues au chambranle et l’odeur entêtante des fruits trop mûrs me prit à la gorge. Le magasin était minuscule et les marchandises s’amoncelaient sur les étagères, quand ce n’était pas sur le carrelage, maintenant plus gris que blanc – à l’instar des murs. J’enjambai un cageot de patates pour poser mon assiette devant Gégé. Le comptoir était envahi de paquets de gâteaux, en équilibre instable, et de sucreries.

— Tu m’apportes à manger, Clara ? fit-il gaiement. C’est trop gentil à toi !

Son postérieur était énorme, au point que l’assise de son tabouret disparaissait pour ainsi dire entre ses fesses. Coincé de la sorte derrière la caisse enregistreuse, entre le comptoir, la vitrine et le mur, on avait l’impression qu’il était là depuis des lustres, prisonnier du minuscule espace et incapable de s’en extraire.

— Non, Gégé, je veux que tu y goûtes. Je crois qu’il y a un problème, avec ta livraison. On dirait du carton bouilli. Un défaut dans la chaîne de fabrication, peut-être.

— Ah ?

Il porta un morceau de bacon à sa bouche et se lécha l’index et le pouce avec délectation.

— Tu ne vas pas me faire croire que tu trouves ça bon, quand même ? Tu vois bien que ce n’est pas comme d’habitude.

Il secoua la tête et pêcha un second morceau de porc dans la sauce.

— Non, c’est meilleur que d’habitude. Bonté divine, j’adore ces plats !

Les bras m’en tombèrent.

— Toi, du moment que ça se mange !

Il m’adressa un regard par en dessous et sourit.

— T’aurais pas des problèmes de fric, toi ?

— Hein ?

Il ouvrit sa caisse enregistreuse et en sortit plusieurs billets, qu’il me tendit.

— Tiens. Je reprends les plats et je te rembourse ta facture. Ça ira ?

— Mais enfin, Gégé, je ne venais pas pour ça ! Je t’assure que ces plats sont…

— Ouais, ouais, à d’autres ! Je ne veux pas que tu restes sans bouffer, t’entends ? Ta pauvre mère, de là où elle est, m’enverrait un éclair pour me tuer. Choisis ce dont tu as besoin, tu me régleras plus tard. Allez !

— Mais enfin, Gégé, puisque je te dis que…

— Ce que tu peux lui ressembler, quand tu fais cette tête ! Ah ! Elle était belle, ta mère ! Putain de cancer ! Fallait que ça tombe sur elle ! Tu sais qu’à mon époque, on n’aurait jamais laissé crever quelqu’un par manque de fric ?

Ça y est ! J’étais bonne pour une apologie du début des années deux mille.

— Je sais Gégé, soupirai-je. Tu me l’as déjà dit.

— L’État européen ! Ils n’avaient que ces mots à la bouche ! Ce n’était pas une mauvaise idée en soi, tu me diras. À l’origine, du moins. Mais ils auraient dû se méfier en voyant toutes ces grosses boîtes fusionner. En Bretagne, où j’habitais alors, on a tout de suite réalisé que le nom à lui seul était un mauvais présage. Circé était une vraie salope ! Une sorcière. Ils connaissent ces trucs-là, les Bretons !

— Gégé… soupirai-je. Primo, ce n’est pas Circé, mais le C.I.E.R.C.E., Consortium d’Industrie, d’Étude, de Recherche, et de Commerce européens. Et, secundo, Circé était une magicienne de la mythologie grecque, pas bretonne.

Il se renfrogna et croisa les bras sur son imposante bedaine.

— Et comment tu sais tout ça, toi ?

Un bruit d’explosion assourdissant l’interrompit et, par réflexe, je plongeai sous le comptoir.

Les vitres du magasin tremblèrent, mais ne cédèrent pas. Après un silence surréaliste de quelques secondes, uniquement entrecoupé par le barouf de diverses cochonneries tombant dans la rue, retentirent des cris hystériques. 

— Mais qu’est-ce qui se passe ? s’inquiéta Gégé en sortant la tête de ses épaules à la manière d’une grosse tortue.

— On dirait que ça a pété quelque part !

Je quittai mon abri et il souleva le battant du comptoir pour s’extraire de sa prison de gâteaux et de sucreries.

— Oh ! Bordel ! s’écria-t-il en ouvrant la porte du magasin sur un spectacle apocalyptique.

Pour une explosion, c’était une explosion ! Du gaz, probablement. Les gens couraient en tout sens et se marchaient presque dessus pour sortir de l’immeuble en feu, 31 rue des Archives.

La déflagration avait défoncé le toit et plusieurs voitures stationnées sur les bateaux étaient bonnes pour la casse, réduites à l’état d’épaves par des morceaux de poutre, ou des blocs entiers de béton. 

Et moi qui habite au 33…

Il s’en était fallu d’un chouia ! Je levai les yeux vers mes fenêtres. Elles avaient tenu.

— Appelez les pompiers ! hurla une femme qui courait presque nue, au milieu des débris et des gens hébétés sortis de chez eux.

Les rues étaient désertes, à cette heure-là, et personne ne semblait avoir été atteint par les projections, hormis quelques malchanceux, blessés chez eux par les bris de vitres. On commençait d’ailleurs à voir apparaître des zombies au visage et aux mains ensanglantés.

Gégé leva les yeux vers la fumée, qui rendait l’atmosphère irrespirable, et m’entraîna à l’intérieur du magasin en refermant la porte.

— Un peu plus, c’était chez toi, me fit-il remarquer en désignant les flammes du menton.

J’observai l’immeuble plus attentivement à travers la vitrine. L’incendie s’était déclaré au même étage que moi, en effet. Un appartement seul séparait ma piaule du lieu du désastre.

— Merde ! J’espère que les pompiers vont se magner…

— T’en fais pas, Clara. Le gouvernement aimerait faire flamber ce satané quartier, mais quand même pas à ce point ! Allez, détends-toi et sers-toi un truc à boire.

Je sortis un soda à la rhubarbe du frigo où il entassait les boissons et le vidai d’un trait.

— Je me demande comment tu peux avaler cette cochonnerie !

— Tout le monde n’est pas aussi accro à la bière que toi, Gégé.

Avec une moue qui signifiait : « les jeunes ne savent plus ce qui est bon, de nos jours ! », il haussa les épaules et se faufila derrière sa caisse enregistreuse.

Les clochettes de la porte tintinnabulèrent et, soudain, ce fut l’invasion.

Des dizaines de zouaves, couverts de poussière et parfois noirs de fumée, se jetèrent sur les pansements, les pommades, les antiseptiques et l’eau minérale comme si leur vie en dépendait.

Je préférai m’esquiver avant que l’empoignade ne tourne au pugilat. J’adressai un petit signe de la main à Gégé, qui me répondit par un clin d’œil. Il allait faire fortune !

Dans la rue, l’atmosphère était étouffante. Plusieurs personnes retournaient les déblais, soulevant des nuages de plâtre, de suie et de ciment, à la recherche d’objets de valeur.

Le charivari des conversations, des pleurs et des cris devint vite assourdissant.

Une sirène de pompiers retentit au loin et je jouai des coudes pour revenir à mon studio, bousculant le Ténia, qui tremblait comme de la gelée, craignant que l’incendie ne s’étende et grille son gagne-pain.

Le gamin des Fernandez se mit à pleurer, dans l’appartement du premier, et une gifle claqua, lui coupant le sifflet.

Je gravis l’escalier en recrachant la poussière que j’avais avalée en chemin et glissai ma clé dans le verrou.

Elle grippa.

Qu’est-ce que…

En observant ma serrure de près, je réalisai qu’on avait essayé de la forcer.

Incroyable ! Il suffisait du moindre incident, du moindre événement inattendu qui détourne l’attention et, aussitôt, les vautours de service en profitaient pour faire main basse sur tout ce qui traînait.

Heureusement que ma porte était blindée !

Le mécanisme céda après plusieurs essais et je m’enfermai avec un soupir de soulagement.

Du silence ! Enfin, presque.

Vous avez un message… Annonça la voix langoureuse de ma bécane.

C’était probablement Arth qui voulait savoir comment avançait le boulot.

— Tout à l’heure, Bidouille ! Laisse-moi me laver.

Mon t-shirt blanc était dégueulasse et j’avais des traces crasseuses sur les bras et les jeans. Dans la bousculade que j’avais essuyée dehors, cela n’avait rien de surprenant.

Je jetai mes vêtements dans le panier de linge sale, débordant de la lessive que j’aurais dû faire depuis trois semaines, et me glissai sous la douche en tournant les robinets.

Merde ! La montre !

À mon grand soulagement, cette dernière était étanche.

Un petit bijou, cet engin !

Je réglai le jet, ni trop chaud, ni trop froid, et laissai l’eau me couler le long du dos. Je me savonnai vigoureusement et remarquai que mes côtes saillaient de façon alarmante. J’avais toujours été mince, mais là, j’atteignais des sommets !

Je tirai le rideau de douche pour me regarder dans le miroir, au-dessus de l’évier. C’était moi, ça ? Ce squelette d’un mètre quatre-vingts à la peau de cadavre et des seins comme des ballons de foot ? J’avais toujours eu une poitrine généreuse mais, à présent, elle paraissait hypertrophiée tant le reste était rachitique. Mes joues creusées cernaient d’un bleu maladif mes yeux noisette et mes cheveux noirs, dégoulinants d’eau savonneuse, pendaient lamentablement, sans le moindre ressort, sur mon visage et mes épaules.

Il fallait vraiment que je pense à me nourrir correctement ; c’était pathétique !

La mode était aux filles décharnées avec des tronches de junkies, mais, mode ou pas, j’étais bien décidée à prendre quelques kilos. Que les nutritionnistes du C.I.E.R.C.E., que l’on voyait vingt fois par jour à la télévision en vantant les bienfaits des plats préparés à basses calories, aillent au diable !

Je me rinçai, me séchai et enfilai un peignoir en éponge qui s’effilochait de tout côté. L’eau s’échappa dans le siphon avec un bruit répugnant.

Je sortis nu-pieds de la salle de bains pour me préparer une bonne salade de tomates dégoulinante d’huile d’olive, ce qui ne m’était plus arrivé depuis des mois. J’ajoutai quelques morceaux de fromage, en vérifiant que la date limite de consommation n’avait pas été dépassée, quelques carrés de jambon et… je remarquai alors que mon frigo était plein. J’avais fait les courses la veille.

Pourquoi diable ai-je donc acheté ces fichus plats déshydratés, cet après-midi ?

Les étagères croulaient sous de délicieux yaourts et des fruits frais. Une bonne livre de mozzarelle de chez Gina, une charmante vieille dame qui était originaire du même village que ma mère, me nargua.

Et moi qui vais sacrifier mes derniers sous pour de la boustifaille infecte !

Je me préparai un plateau à faire pâlir Gargantua et m’installai sur le canapé pour déguster ma salade. J’avais presque oublié le goût de l’huile d’olive vierge et de la mozzarelle de Gina. Quel délice !

— Liste-moi les messages reçus, Bidouille, ordonnai-je à ma bécane.

Messages non lus : 1. Source inconnue. Messages en mémoire : 7.

— Comment ça « source inconnue » ? maugréai-je la bouche pleine. Je n’ai pas passé des heures à te programmer pour que tu bloques sur un malheureux coup de fil ! Vérifie, tu as dû te planter.

Je me remis à engloutir ma salade comme si je n’avais pas mangé depuis des jours.

Vérification source. Source inconnue.

Je reposai l’asperge dans laquelle j’allais mordre.

— Il y a un loup, Bidouille. Vérifie encore.

Vérification source. Source inconnue.

Je levai les yeux au ciel.

— Envoie les messages non lus, tas de circuits !

Messages non lus : 1. Aujourd’hui à 20 h 3. Source inconnue. Lecture du message :

Une voix d’homme, veloutée et particulièrement séduisante, sortit des enceintes. Le genre de voix qu’on entend dans les pubs pour les voitures de luxe ou la mousse à raser.

« Contactez-moi au 08 358 257 986. Les agents du C.I.E.R.C.E. vont arriver chez vous. Je peux vous aider. »

Je me levai tellement vite que je faillis renverser mon plateau sur la moquette.

— Bidouille, c’est une blague ? C’est qui, ce gus ? Cherche à quoi correspond le numéro 08 358 257 986. Grouille !

La demande d’identification ne peut aboutir.

— Qu’est-ce que tu me baves, là ? Le numéro existe, oui ou non ?

Numéro de téléphone valide.

— Merde ! Bidouille, t’es nul !

Je tapai sur l’écran du plat de la main, le faisant vaciller sur son socle.

Technique de réparation invalide. Utiliser les commandes appropriées.

— Je vais t’apprendre à faire de l’humour ! Tu ne perds rien pour attendre…

Dernière reprogrammation des répliques et du langage effectuée par l’utilisateur le 24 mai 2098 à 3 h 25. Souhaitez-vous compléter ou modifier les données ?

— J’ai plus important à faire que de t’apprendre à causer ! Si seulement je pouvais t’apprendre à réfléchir ! Ce ne serait pas du luxe.

Dois-je lancer le programme d’apprentissage ?

— Non ! Je parle toute seule, abruti ! (Je me laissai tomber dans mon fauteuil.) Perroquet de merde…

Je me rongeai l’ongle du pouce. Qu’est-ce que tout ça signifiait ?

Lorsque la répression des fraudes s’était pointée, j’avais tout juste eu le temps de formater mes durs et de planquer les sauvegardes sous la dalle de la douche. Avaient-ils quand même trouvé quelque chose de compromettant ? Essayaient-ils de m’affoler et de me faire tomber dans un piège, pour avoir la preuve que j’avais bien quelque chose à me reprocher ?

Oui, il doit y avoir de ça.

Je n’avais jamais entendu la voix du type, sur le répondeur, ni fréquenté des gens avec une intonation aussi… comment dire ? Aristocratique ?

Cet enfoiré travaille pour le C.I.E.R.C.E., c’est certain !

Et ces salauds voulaient me coincer !

— Bidouille, détruis tous les messages téléphoniques.

Messages effacés.

Je soupirai. Ça ne changeait rien, mais je me sentis mieux.

— Tant que tu y es, passe un grand coup d’anti-mouchard sur tous tes disques, ajoutai-je après un instant de réflexion. On ne sait jamais.

Antivirus lancé. Temps estimé : 4 h 21.

— Attends !

Antivirus stoppé.

— Passe déjà à l’antivirus le dernier fichier récupéré et mets-le-moi sur une puce.

Antivirus lancé sur le fichier « Éclipse ». Rien à signaler. Insérer carte mémoire.

— Go ! Bidouille, c’est bon.

Temps estimé : 0mn21. Opération terminée.

Je récupérai la carte mémoire et allumai mon miniportable.

— Vas-y, Bidouille. Maintenant, tu peux t’offrir un grand nettoyage.

Antivirus lancé, temps estimé : 4 h 20.

Je m’installai sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux, et commençai à décompresser le fichier « Éclipse » tout en terminant mon plateau-repas.

 

II

 

La sonnerie stridente de la porte me fit tressaillir. Je m’étais endormie dans le canapé, le portable sur les genoux.

Un nouveau « dring ! » impatient retentit et mon rythme cardiaque s’emballa. Les types du C.I.E.R.C.E. ?

Je repensai au curieux message sur mon répondeur.

— Merde… gémis-je en triturant un pan de mon peignoir, incapable de faire un geste.

Acris ? T’es là ? Qu’est-ce que tu fous, bordel ?

Je crus défaillir de soulagement en reconnaissant la voix étouffée par le blindage de la porte et allai déverrouiller les serrures.

— Entre, Maurice.

— P’tain, t’en as mis du temps ! Tu t’imagines que j’ai qu’ça à faire ? Arth m’a passé un savon, ce matin, parce que j’étais à la bourre. Enfoiré !

Je m’appuyai dos à la porte et souris en observant son costume gris acier, aux boutonnières brodées de fil doré.

Dans le genre élégant, on faisait mieux !

— Encore un nouveau costard ? Arth te paye plutôt bien, on dirait. Ça mérite quelques coups de gueule.

Il prit une pose de mannequin devant l’objectif et m’adressa un sourire qu’il croyait irrésistible.

— Faut bien ! Qu’est-ce que t’en dis ?

— Pas mal.

Tu parles ! Il ressemblait à l’un de ces ploucs endimanchés qu’on voit dans les églises baptistes américaines. Maurice avait dû naître dans un costume ringard. Il racontait à qui voulait bien l’entendre que l’un de ses oncles était un célèbre parrain de la mafia sicilienne… Les Sénégalais étaient monnaie courante, dans le Milieu, tout le monde savait ça !

Il me donna une enveloppe.

— Tiens. Et vérifie, j’fais pas de service après-vente !

J’ai oublié de préciser qu’il avait un sens de l’humour lamentable. Ses jeux de mots n’amusaient que lui.

— C’est bon, dis-je après avoir soigneusement compté les billets.

Je lui tendis une carte mémoire qu’il glissa dans la poche intérieure de sa veste.

— Comment ça avance, la nouvelle mission ? demanda-t-il en désignant ma bécane du menton.

La « mission »… Faut vraiment qu’il arrête de se goinfrer de films de série B, cet abruti !

— C’est pas de la tarte, mentis-je.

— Ça sera fini à temps, tu crois ?

— Regarde toi-même ! Bidouille est en train de calculer les codes.

Maurice s’approcha de l’ordinateur et contempla longuement l’écran d’un œil intéressé.

— Mhh… Mouais, sacré boulot, Acris ! Tu t’es surpassée.

Je me mordis la langue pour étouffer un rire. L’animal ne faisait même pas la différence entre une page de programmation et le rapport de l’antivirus que la bécane avait passé sur les disques plusieurs heures auparavant.

— Oui, hein ?

— Bon, faut que j’y aille ou Arth va m’étriper. Bosse bien !

Il sortit en roulant des mécaniques et je refermai la porte d’un coup de talon.

— Branleur ! ronchonnai-je en sourdine. Bidouille, au rapport !

Scanner complet des disques terminé à 23 h 51. Durée du scanner : 4 h 20. Pas d’anomalie détectée.

— Tant mieux ! Tiens, transfère-moi le fichier 578 sur une carte.

Je lui branchai mon portable aux fesses.

Enregistrement en cours. Temps estimé : 1mn35.

Ma nouvelle montre indiquait 5 h 20. J’avais un petit creux.

— Mets la radio, Bidouille. Le canal d’infos. Je veux savoir s’ils parlent de l’incendie.

Je jetai un regard par la fenêtre.

Il restait encore quelques badauds et des voitures de police, dehors. La voirie commencerait probablement à déblayer dans la matinée. Ça promettait quelques journées bruyantes.

Avec un soupir, j’allai me préparer un bol de céréales dans la cuisine et rangeai l’enveloppe de billets dans un pot à thé en porcelaine qui se voulait la représentation d’une citrouille. Ma mère n’avait jamais eu des goûts particulièrement discrets en matière de décoration.

Le son de la radio me parvenait à peine.

— Augmente le son, Bidouille ! J’entends rien ! Stop ! C’est bon !

« … ont décidé de lancer, dans trois mois au plus tard, le tout dernier modèle de puce. Les tests effectués promettent une belle avancée dans le domaine de la motricité et des paralysies légères. Toujours dans la haute technologie, hier, s’est tenu à Berlin le cinquante-quatrième salon de l’imagerie informatique. Les films proposés… »

— Ils ont rien de plus intéressant à dire ? maugréai-je en m’installant sur le canapé.

« … à Barcelone, le bilan de l’attentat du groupe Néo-E.T.A., le septième en moins de cinq mois, s’alourdit suite au décès d’un homme de quarante-cinq ans hospitalisé depuis trois semaines. Le nombre des victimes s’élève à présent à quarante-huit morts, dont une femme enceinte et cinq enfants. Neuf des cent cinquante-sept blessés sont toujours dans un état critique… Hier, mais dans la soirée, cette fois, les habitants du “Marais”, quartier de Paris en cours de réhabilitation, ont été victimes d’une explosion de nature criminelle rue des archives… »

— Hein ? m’écriai-je en laissant tomber ma cuiller dans ma tasse. Comment ça, criminelle ?

« …d’après le rapport de police préliminaire, il s’agissait en effet d’une petite bombe artisanale. Les enquêteurs pensent à un règlement de comptes entre pirates. Les restes de composants informatiques retrouvés dans les décombres de l’appartement d’une certaine Clara Albini, où la bombe a explosé, ont conduit la police à soupçonner la jeune femme d’être la tristement célèbre Acris, créatrice du virus A.D.E.S., qui a infecté les bases de données de la Banque européenne il y a trois ans… »

Je sentis les céréales faire le grand 8 dans mon estomac. Qu’est-ce que c’était que ce gag ?

— Bidouille… fis-je d’une voix tremblante. Vérifie la source d’émission du canal. Si c’est une sale blague de Micks, il est bon pour retourner à l’hosto !

Source : maison de la radio. Fournir coordonnées exactes ?

— Non, bredouillai-je en posant le bol de céréales sur la table. Merde, merde, merde…

Le téléphone retentit et je poussais un petit cri en agrippant les coussins défraîchis.

— Filtre l’appel, Bidouille !

Origine : Gégé. Prendre communication ?

— Envoie en mains libres.

J’aurais été bien en peine de tenir le combiné sans le faire tomber.

— Clara ? Mets la radio, ma jolie, on y parle de toi !

— J’ai entendu, Gégé, dis-je la gorge serrée. J’y comprends rien ! Rien du tout.

— Apparemment, t’as un client mécontent aux fesses, ma fille.

— Mais mon studio n’a pas sauté ! Il y a forcément une erreur ! Ou… Ou ils me tendent un piège, ajoutai-je en blêmissant.

— Erreur d’appartement, peut-être, mais c’est bien toi, qui as fait ce putain de virus, non ? C’est bien toi, Acris ?

— Je…

— Clara ? Clara, t’es là ?

Pourquoi me posait-il cette question ? Jamais Gégé ne s’était intéressé à ce que je faisais, ou n’avait cherché à mettre le nez dans mes affaires.

Et s’il y avait un flic, à côté de lui ? Un enfoiré de poulet en train d’enregistrer tout ce qu’on disait ?

Non, c’est ridicule. Je deviens salement parano.

Et pourtant…

— Jamais entendu parler de ce virus.

— Hein ? Clara… Tu te fous de ma gueule, ou quoi ? Oh ! Il faut te réveiller ! Ils vont finir par te mettre la main dessus ! Faut te tirer de là ! Clara ? Tu m’entends ? Clara !

— On discutera de ça plus tard, Gégé, je tombe vraiment de sommeil.

— Quoi ? Clara ! Tu perds la boule !

— Salut, Gégé. Je te rappelle tout à l’heure.

— Mais… Clara ! Clara !

— Raccroche, Bidouille. Et coupe tout.

Ligne téléphonique et connexion Internet inactives.

Je me pris la tête dans les mains. J’avais le cœur qui battait à cent à l’heure.

Ils m’ont repérée… Ils m’ont repérée, mais n’ont pas assez de preuves pour me plomber. Ces enflures essayent de me faire tomber dans un piège et comme le coup de fil n’a pas marché… Oui, ça ne peut être que ça.

— Merde !

J’étais faite comme un rat. Comment allais-je me sortir de là ?

À une époque où l’informatique était devenue si vitale à la société que sa connaissance était réservée à une élite, triée sur le volet, les pirates tels que moi étaient considérés comme des criminels internationaux ! On pouvait écoper d’une perpétuité pour un virus minable alors qu’un violeur s’en tirait avec cinq années de taule à peine.

Tu n’as pas vraiment le choix, Clara : il faut jouer la fille de l’air !

Je m’emparai du disque dur de secours de mon portable, celui que je gardais en cas de pépin dans un tiroir de mon bureau, sortis une petite boîte de tournevis, une nappe et ouvris le capot de ma bécane pour le brancher.

— Bidouille, vite ! Prépare une sauvegarde à balancer sur le disque H. Le strict minimum. Tu pars en voyage, mon vieux !

Commande en cours. Autre commande ?

J’inspirai un grand coup.

— Quand tu seras bien au chaud sur le disque H… formate tous les autres !

Attention : toutes les données non sauvegardées seront perdues. Poursuivre ?

Je me mordis la lèvre jusqu’au sang et étouffai un juron

Commande non valide. Poursuivre destruction et formatage ?

Allez, juste une petite carte mémoire de sauvegarde. Une petite puce de rien du tout…

« Et plusieurs dizaines d’années de taule ! » Cria une voix dans mon cerveau.

— Oui, Bidouille, murmurai-je un nœud dans la gorge. Détruis tout.

Formatage en cours.

J’entrai dans la salle de bains en traînant des pieds et ôtai la plaque frontale de la douche pour en sortir une trentaine de cartes mémoire. Toutes mes sauvegardes.

Des années de travail… Des nuits entières à me flinguer les yeux devant un moniteur en mangeant une fois par jour, quand j’avais de la chance. Il me semblait détruire une partie de ma vie et tuer Virka pour la seconde fois.

Mon boulot, c’était tout ce que j’avais, tout ce qui me restait ! Mes seuls souvenirs et mes plus beaux moments étaient sur ces cartes. Je les caressai longuement avant d’ouvrir le four et de les jeter sur la plaque de cuisson. L’une d’entre elles me nargua lorsque je réglai la température du grill au maximum. A.D.E.S….

Merde ! J’en étais tellement fière, de ce putain de virus ! C’est lui qui m’avait permis de me faire un nom, dans ce milieu de vieux cons ! Il avait fait de moi un vrai pirate. Un démetrios.

Démetrios… Ça, c’était un virtuose ! Le virus « Sweet Home ». Jamais égalé. Fignolé jusque dans les moindres détails. Tellement parfait que le nom de son créateur était devenu celui des pirates confirmés, un véritable titre honorifique.

J’avais passé des nuits à étudier « Sweet Home » ! Peine perdue. Il était aussi secret que son auteur. Mais ce virus m’avait enseigné l’amour du détail. L’analyse des failles auxquelles personne ne pense, ces petites choses « sans importance », qui font la différence entre un virus banal et une véritable bombe.

Et pour ça, Démétrios était le meilleur ! De très loin.

Sans le savoir, il est devenu mon modèle. Mois après mois, j’appris à le connaître, à travers ses lignes de code. Propres. Méthodiques. Aussi ordonnées que des pions sur un échiquier. Je pouvais repérer ses commandes entre mille autres identiques. Par trois fois, j’étais tombée sur des sharewares dont il était l’auteur, j’en aurais mis ma main à couper ! Son code était direct, sans excès, net et droit comme le fil d’un rasoir.

Démétrios n’était pas de ces crackers qui programment la même commande de dix manières différentes pour faire étalage de leur savoir-faire. Non, il n’avait pas besoin de ça. Il opérait comme ces escrimeurs qui, d’un léger mouvement de poignet, fluide et discret, sans fioritures ni poudre aux yeux, tranchent net dix bougies en équilibre sur une table sans les faire tomber. Ce n’est qu’au moment où l’on effleure les mèches que toutes les dix choient sur le sol, enflammant la nappe et incendiant tout l’immeuble.

C’est de cette façon que programmait Démétrios. Ses virus étaient des serpents lovés dans des bouquets de roses.

Indécelables.

Rapides.

Mortels.

Une odeur de plastique brûlé me tira de ma rêverie et je toussai. Les cartes avaient commencé à fondre dans le four et coulaient sur la grille. C’était irrespirable.

Je vidai le bocal à thé qui contenait mes économies, pris deux bananes dans la corbeille de fruits et quittai la cuisine en refermant la porte.

— Où en es-tu, Bidouille ? Bidouille ! Au rapport !

Sauvegarde terminée. Disques durs formatés.

— Fin de session.

La bécane s’éteignit. Je retirai le disque de sauvegarde et le glissai dans mon sac à dos avec mon ordinateur portable, mon téléphone, quelques cartes mémoire contenant des utilitaires, l’argent et les fruits.

Cela fait, j’ouvris ma pauvre armoire qui, bien sûr, ne contenait aucune culotte propre.

Tant pis, je m’en passerai !

Je fouillai encore, à la recherche de jeans, d’un t-shirt mettable et d’un pull. Je complétai ma tenue d’une vieille paire de chaussures de randonnée.

Le miroir me renvoya mon reflet. Mais où est-ce que je comptais aller comme ça ? Je pétais les plombs ou quoi ?

Je me laissai tomber sur le canapé et essayai de me rassurer.

Tu perds la boule, Clara ! Tu viens de détruire en cinq minutes des années de boulot, tu t’apprêtes à fuir Dieu sait où et tout ça pourquoi ? Parce qu’une émission de radio t’a fichu la trouille !

Je me massai les tempes. Réfléchir de façon cohérente. Oui, c’était le plus important. Calme et cohérente. Qu’est-ce que je risquais ?

« La taule ! » Hurla la petite voix dans mon cerveau.

Chier !

Je me levai d’un bond, enfilai une vieille veste en cuir qui avait appartenu à ma mère, le seul bien que la pauvre femme avait pu me léguer en sus de ses dettes chez Gégé, et mis mon sac en bandoulière. Après un dernier regard en arrière en me mordant la langue pour ne pas pleurnicher comme une midinette, j’ouvris la porte et poussai un cri.

Le Ténia se tenait sur mon paillasson, le doigt à quelques centimètres de la sonnette.

— J’ai prévenu la police ! éructa-t-il en guise de bonjour, me barrant le passage.

Cet enfoiré avait encore ses bigoudis sur la tête et arborait sa sempiternelle robe de chambre mauve.

— Hors de mon chemin, vieux cochon !

Je le poussai sans ménagement et il tomba à la renverse, les pattes en l’air. Si j’avais toujours trouvé ses vêtements du plus mauvais goût, son slip à moustaches en nylon fuchsia faillit me faire vomir pour de bon. J’en aurais éclaté de rire, si je n’avais pas été sur le point de me pisser dessus tant j’avais la frousse.

Le Ténia essaya de se relever en battant des quatre fers et s’accrocha à mes jeans. Je secouai la jambe pour le faire lâcher et il s’effondra en bramant comme un cerf.

— Tu m’as cassé la cheville ! Petite ordure ! Ils sont en route ! Tu t’en tireras pas comme ça ! Ce sont les gens comme toi, qui ont fait de la société la poubelle qu’elle est devenue !

Je l’entendis déblatérer des idioties, rameutant tout le bâtiment, jusqu’à ce que j’atteigne le rez-de-chaussée.

— C’est là, tonna une voix d’homme derrière la porte d’entrée de l’immeuble.

Je reculai, la peur au ventre, et regrimpai les marches quatre à quatre. Je heurtai le père Ramirez, qui était sorti sur le palier, alerté par les cris du logeur. Sa soutane grise était maculée de taches de sauce et ses cheveux huileux lui retombaient sur le front.

— Mais qu’est-ce qui se passe, nom de Dieu ? Clara ! Qu’avez-vous encore fait ?

Je ne lui accordai pas un regard et poursuivis mon ascension. Les beuglements du Ténia me vrillaient les nerfs.

— Tu ne t’en tireras pas, petite garce ! Tu me paieras ça ! Je témoignerai contre toi, au tribunal ! Je…

— La ferme ! fis-je en agitant un doigt sous son nez.

Il se tut aussi sec. Je ne m’énervais pas souvent mais lorsque cela m’arrivait, mieux valait capituler. Le regard qui tue, comme disait Gégé, était ma spécialité. Et, lancé du haut d’un mètre quatre-vingts, ça forçait fatalement le respect, surtout lorsqu’on était, comme mon logeur, affalé sur le parquet.

Je risquai un œil par-dessus la rambarde et entrevis plusieurs hommes en costume sombre. Le C.I.E.R.C.E. !

— Là ! dit l’un d’entre eux en pointant un doigt dans ma direction.

Je m’écartai vivement et me penchai le travelo, qui s’aplatit contre le mur.

— Les clés du toit ! Magne-toi ou je te casse les jambes !

Apeuré, il fouilla dans sa robe de chambre et me tendit un trousseau.

Les pas dans l’escalier se rapprochaient à une vitesse effrayante.

— C’est laquelle ? criai-je en la saisissant par le col de son torchon mauve. Réponds ou on va vraiment t’appeler « madame » ! ordonnai-je en posant mon pied sur son entrejambe.

— La b… b… la bleue ! C’est la bleue !

Je fis glisser l’échelle du plafond, ouvris la trappe, grimpai sur le toit. Je n’eus que le temps de la verrouiller avant que quatre types en costard n’arrivent sur le palier.

— Faite-moi sauter cette serrure !

Je ne m’attardai pas pour assister au spectacle. Je descendis la rue en courant sur les toits plats des immeubles qui se jouxtaient.

Comment allais-je descendre de là ? Dans les films, il y avait toujours un escalier de secours ou un bidule dans le genre. Mais là, niente !

Je risquai un regard par-dessus mon épaule et aperçus une tête qui dépassait de la trappe.

— Elle est là-bas !

Une gouttière ! C’était la seule solution.

Et moi qui ai toujours détesté l’altitude…

— Elle va descendre !

Une sirène hurla en contrebas et plusieurs voitures pilèrent devant l’immeuble. Mes poursuivants se figèrent alors, hésitants, et rangèrent leurs flingues. Le port d’armes était formellement interdit, exception faite de la police – et de quelques gros bonnets. Ils allaient avoir du mal à expliquer la serrure esquintée de la trappe aux forces de l’ordre.

C’était le moment ou jamais. Je me précipitai vers la première gouttière que je trouvai et, prenant mon courage à deux mains, m’y agrippai.

Se laisser glisser. Juste se laisser glisser. Comme dans les films !

Plus facile à dire qu’à faire. Et les fixations, qui maintiennent le tuyau au mur ? Pourquoi personne n’a-t-il jamais fait allusion à ces saletés de fixations ? À la télé, dans les feuilletons américains, on voit les types s’accrocher à la gouttière et hop ! Ça glisse tout seul. Mais là-bas, les gouttières ne doivent pas avoir de fixation et sont sûrement régulièrement huilées parce que glissade, mon œil !

Les gouttières américaines, je ne sais pas, mais les gouttières parisiennes, ça glisse que dalle ! C’est vieux, rouillé, et ça accroche peau et vêtements sans pitié.

Ce ne fut qu’à grand-peine que je parvins à atteindre les fenêtres du deuxième étage. Une grosse femme, les mains dans sa lessive, me dévisagea avec des yeux ronds comme des plats à tarte à travers la vitre de sa salle de bains.

— Plus un geste !

Je levai le nez et vis un policier en uniforme pointer un pistolet dans ma direction.

— Vous en avez de bonnes, vous ! Si vous croyez que je peux rester comme ça indéfinim… Ah !

La fixation sur laquelle j’avais appuyé le pied céda.

J’appris alors à mes dépens que les gouttières françaises n’avaient rien à envier à leurs homologues d’outre-Atlantique. Pour peu qu’on prenne de l’élan, ça allait tout seul, à la différence qu’une fois en bas, ont avait l’impression d’avoir été traîné sur la râpe à gruyère de Gozilla.

Mais je n’avais pas le temps de pleurer sur mon sort et m’enfuis dans une ruelle aussi vite que me le permirent mes jambes flageolantes.

— Arrêtez ! cria le policier sur le toit. Arrêtez ou je tire !

Un coup de feu retentit et une balle ricocha sur le sol, à ma gauche.

Je m’engouffrai dans la rue du plâtre, hors de portée du dingue qui se prenait pour un cow-boy, mais ne tardai pas à entendre le bruit des bottes sur les pavés, à quelques mètres derrière moi.

J’obliquai brutalement et m’engouffrai dans la première brasserie que je trouvai. En dépit de l’heure matinale, nombre de clients étaient déjà accoudés au bar devant un café – ou une bière, pour certains.

— Un café ! lançai-je. Où sont les toilettes ?

— Derrière, répondit le serveur dégingandé. Et laissez-les propres en repartant, hein, je viens de les nettoyer !

Je m’y précipitai en grimaçant, n’ayant nulle envie de le détromper sur la raison de ma hâte.

Les W.C. étaient mixtes et puaient l’eau de Javel. Au-dessus de la cuvette, la lumière filtrait à travers une vitre fendue qui atteignait difficilement les quarante centimètres en diagonale. Ça n’allait pas être de la tarte…

Je verrouillai la porte, refermai le couvercle en plastique noir et grimpai dessus. La fenêtre s’ouvrit en grinçant. Elle donnait sur une cour.

Pas de bol, mais je n’avais pas le choix.

Je fis glisser mon fourre-tout en premier, prenant grand soin de lui éviter les chocs par égard pour le matériel qu’il contenait, et me hissai. Ma tête passa, mon buste passa, après quelques contorsions, mais mes hanches, elles, estimèrent qu’il faisait meilleur à l’intérieur. Je ne pouvais pourtant pas rester comme ça, la tête dehors et les fesses dans les toilettes ! De quoi aurais-je l’air, si les flics se pointaient ? J’imaginais déjà la photo dans la presse et sur les réseaux sociaux, accompagnée d’un commentaire du genre : « Acris, la pirate qui a toujours eu du cul ! »

Je battis des jambes en forçant sur les bras et mon popotin franchit l’encadrement d’un seul coup. Je m’affalai sur les pavés de la cour, tête première, avec la grâce d’un sac de ciment. Je m’assis et tâtai mon front. J’allais avoir un bel œuf de pigeon.

Je me relevai, en nage, remis mon sac en bandoulière et regardai ce qui m’entourait. À ma gauche, l’entrée. Devant moi, l’escalier de l’immeuble ; derrière, les toilettes de la brasserie et à droite, la porte de ce qui semblait être une cave ou un cagibi.

J’entendis des cris étouffés provenant de l’intérieur du bar et je me jetai finalement sur la porte. Fermé à clé.

— Merde ! C’est pas vrai !

Je me précipitai dans l’immeuble, prête à retourner sur les toits par n’importe quel moyen, quand je remarquai une autre porte, sous la cage d’escalier.

Ouverte.

C’était la cave.

Je dévalai les marches dans le noir et, une fois en bas, avançai en tâtonnant, mes doigts courant sur les murs friables.

On n’y voyait strictement rien et les voix se rapprochaient. Les flics étaient dans la cour.

Il fallait que je me planque, mais où ?

La lumière soudaine m’éblouit.

Ils étaient en haut de l’escalier et avaient pressé l’interrupteur.

— Tu crois qu’elle se serait risquée là-dedans ? Elle ne doit quand même pas être aussi stupide. À mon avis, elle s’est plutôt carapatée dans la rue.

— Je préfère vérifier.

Je les entendis descendre précautionneusement les marches et tournai la tête en tout sens. Des dizaines de caves longeaient le couloir, qui avançait en ligne droite jusqu’à un coude. Je m’y engageai en prenant garde de ne pas faire trop de bruit. Derrière moi, les flics ouvraient toutes les portes.

Encore un coude.

Puis un autre.

Une fourche.

Un vrai labyrinthe.

À gauche ? À droite ?

À gauche, il faisait sombre.

Va pour la gauche !

Le couloir obliqua et je sentis mes semelles s’enfoncer dans le sol meuble et humide avec un chuintement. Une canalisation avait dû céder, l’eau gouttait sur les parois.

Je finis par apercevoir une faible lueur, tout au bout, venant d’en haut.

Une plaque d’égout.

J’avais entendu dire que les caves du quartier dataient de plusieurs siècles et que beaucoup communiquaient entre elles par des boyaux souterrains, mais je n’avais jamais eu l’occasion de le constater par moi-même jusque là.

Je m’arrêtai sous la bouche d’égout. Je pouvais voir l’ombre des gens qui passaient au-dessus de ma tête.

La rue !

Des barres de métal rouillées étaient fixées au mur, formant une sorte d’échelle. Je grimpai et poussai la plaque d’une main tandis que je m’agrippai aux barreaux de l’autre. Cette saleté pesait une tonne et n’avait pas dû être déplacée depuis belle lurette !

Les voix des policiers se rapprochaient.

Je pris une profonde inspiration et fis pression de toutes mes forces. La plaque céda d’un seul coup et je faillis tomber, emportée par mon élan. Après avoir retrouvé un semblant d’équilibre, je me hissai.

Les passants me dévisagèrent comme si j’étais un zombie sortant de son tombeau. Il faut dire qu’avec mes vêtements dégueulasses et déchirés, je devais quand même y ressembler pas mal.

Sachant que le bruit avait forcément alerté mes poursuivants, je m’éloignai aussi vite que je le pus en essayant de deviner où je me trouvais.

La rue de Rivoli ? J’en avais fait du chemin, là-dessous !

Je la remontai en courant pour tourner boulevard Sébastopol et m’enfoncer dans le quartier des halles. Je le traversai jusqu’à la rue du Louvre, où j’entrai sous un porche. Je trouvai le local des poubelles et me laissai tomber dans un coin, contre le mur, en essayant de reprendre ma respiration et de calmer les battements de mon cœur. J’étais en nage et l’odeur entêtante de désinfectant me donnait la nausée. Je serrai mes genoux contre ma poitrine et y enfouis ma tête un long moment en essayant de recouvrer mon calme.

Qu’est-ce que j’allais devenir ? Où allais-je aller ? Je n’avais pas de famille ni d’ami digne de ce nom. Juste ce que j’avais sur le dos et un sac contenant un peu de matériel informatique, mes papiers, l’équivalent de deux mois de salaire d’un ouvrier et deux bananes.

Putain, je vais aller loin, avec ça !

Après un bon quart d’heure à me morfondre et à me triturer la cervelle, je sentis mon instinct de survie reprendre le dessus. Après tout, je m’étais déjà retrouvée dans des situations plus désespérées ! Au moins avais-je un peu d’argent. J’avais la police et le C.I.E.R.C.E. aux fesses, entendu, mais j’étais un démétrios, oui ou merde ? Ça faisait partie des risques du métier, non ?

Allez, Acris ! Tu ne vas pas te laisser démonter ! Tu bosses bien mieux que la plupart des mecs. Prouve que tu les vaux tous ! Tu comptes parmi les meilleurs, sur le marché ! Du boulot, t’en trouveras. Tu vas refaire ta vie. Combien de fois t’as rêvé de tout lâcher et de recommencer à zéro, hein ? C’est le moment ! Qui sait si c’est pas un signe du destin…

Je me secouai et tâtonnai dans mon sac à la recherche d’une banane, que je mangeai dans le noir. Je lançai la peau sur le sol et pris la seconde. Une fois le fruit dévoré, je me levai et entrouvris la porte du local.

Pas un chat. Le calme plat.

Rassurée, j’avisai l’interrupteur et allumai les tubes de leds fixés au plafond. C’était spacieux et incroyablement propre. On était à deux rues à peine du début du Marais et la différence se remarquait même dans le dépôt d’ordures !

Deux énormes poubelles-broyeurs dernier modèle trônaient contre le mur et, sur la gauche, je vis un petit renfoncement, juste derrière la première. Largement de quoi m’installer en tailleur sans être repérée par les personnes qui pourraient entrer déposer leurs détritus dans les bennes. J’y pris place, assis sur ma veste roulée en boule et débranchai la prise d’un broyeur pour recharger les batteries de mon ordinateur portable. J’en avais pour une bonne demi-heure, car elles étaient presque à plat après l’utilisation que j’en avais faite durant la nuit.

Je profitai de ce temps pour réfléchir à la situation.

Voyons… D’abord, réunir le maximum d’argent. J’avais emporté le boulot fait pour Arth. Il fallait que je passe le lui apporter et récupérer ce qu’il me devait.

Ma montre attira mon regard. Elle marquait 8 h 20. Il faudrait que je la vende. Je pouvais en tirer un bon prix.

Après ça, il me faudrait des faux papiers et Maurice connaissait pas mal de monde.

Peut-être devrais-je aussi changer de tête. Me couper les cheveux, par exemple, et me relooker. J’avais toujours voulu ressembler à ces actrices glamour, vêtues de robes affriolantes ou de tailleurs de grand couturier. Ouais… Pas mal, tout ça. Bien malin celui qui arriverait à reconnaître Clara Albini !

Je rêvassai ainsi durant de longues minutes, oubliant que je n’avais jamais su tenir en équilibre sur des talons de plus de deux centimètres et que ces fringues devaient coûter bien plus que ce que j’avais dans mon sac de toile, mais c’était sans doute un moyen de me redonner du courage, et de me persuader que je pouvais tout refaire – mais dix fois mieux.

Le « bip » de la batterie m’arracha à mon rêve et je m’éveillai dans mon local à poubelles. Les robes « couture » s’étaient muées en un t-shirt rapiécé et mes ongles manucurés par le dernier salon de beauté en vogue étaient cassés et noirs de crasse.

Avec un soupir, je rebranchai le broyeur et sortis ma petite boîte de tournevis de mon sac pour plugger le disque dur dans le portable. Il me fallut pas mal de temps pour configurer le tout, glissant carte mémoire après carte mémoire dans les lecteurs.

— C’est le moment de vérité. Bidouille, t’es là ?

Commandes à exécuter ?

Je ne fus jamais aussi heureuse d’entendre la voix de tapette de ma bécane !

— Vérifie que tout fonctionne correctement, mon vieux. Je sais que tu dois te sentir un peu à l’étroit, mais nous n’avons pas le choix, pour l’instant.

Scandisk en cours. Temps estimé : 3 min 20.

Je passai une heure à fignoler quelques détails et éteignis l’ordinateur.

Bon ! Je ne pouvais pas rester là indéfiniment et je mourais de faim. Les deux bananes m’avaient à peine calée.

Je me levai et m’étirai. J’avais mal partout et j’aurais donné cher pour prendre une douche.

Je pourrais le faire chez Arth, pensai-je. Et ce serait bien le diable s’il n’avait pas un t-shirt propre à me filer.

Je lissai et enfilai ma veste, mis mon sac en bandoulière et entrouvris la porte du local pour jeter un regard à l’extérieur.

Personne.

Les gens qui habitaient là-dedans devaient bosser dans des bureaux toute la journée. Il n’y avait pas un bruit. Pourtant, je n’arrivais pas à me décider à sortir de mon trou. J’avais un nœud dans l’estomac.

Je me mis un coup de pied mental aux fesses, fermai ma veste pour cacher mon t-shirt déchiré, lissai mes cheveux et me composai l’air le plus décontracté possible avant de me diriger vers la porte cochère. Une fois là, je dus encore prendre mon courage à deux mains pour appuyer sur le bouton commandant le déverrouillage de la serrure et quitter l’immeuble.

Dehors, pas de car de police ou de flic qui attendait, le pistolet au poing. Pas de regards curieux des passants. J’étais juste une fille comme tant d’autres qui déambulait dans la rue.

Non sans soulagement, j’entrai dans la première boulangerie que je croisai pour m’offrir un énorme sandwich au jambon et deux pains au chocolat arrosés d’une canette de jus d’orange.

— Du jus de rhubarbe ? avait grimacé la vendeuse. Nous ne proposons plus cette référence depuis des années !

Pétasse…

Encore l’un de ces endroits où on ne trouvait plus que des produits dernier cri, et où on vous considérait comme le dernier des ploucs lorsque vous osiez demander quelque chose qui n’était pas vanté sur les écrans de télévision géants parsemant la capitale. Écrans que je guettais, d’ailleurs, tremblant de voir apparaître mon visage en gros plan avec l’inscription : WANTED !

C’était ridicule, bien sûr. Même les pires criminels n’étaient pas chassés de la sorte, mais, lorsque la trouille vous ronge, rien ne vous paraît excessif pour peu que ça titille votre paranoïa.

Il n’était pas loin de midi et le soleil tapait sec. Les terrasses des cafés débordaient de monde et les livreurs de « plateaux traiteur » s’apostrophaient de scooter en scooter.

Arth habitait avenue des Capucines. Un quartier aisé, mais sans plus.

Depuis l’attentat de l’Opéra Garnier, qui n’avait jamais été reconstruit, ce coin avait beaucoup perdu de son image de marque. Plus personne n’allait à l’Opéra ou au théâtre. Cela aurait été du gâchis de le remettre en état. Les zones « chic » se situaient désormais uniquement au sud, dans les quartiers des Invalides, de Montparnasse et de la place d’Italie, où se trouvait le plus important complexe culturel d’Europe, d’après ce que j’avais entendu dire. Récemment construit, ce dernier était composé de neuf tours de quarante-cinq étages. Les plus grands chercheurs, informaticiens et généticiens habitaient le quartier, dans des résidences privées. Ils faisaient presque tous partie du C.I.E.R.C.E., qui les chouchoutait comme de véritables poupons de sucre. Des gens nés dans la soie qui dormaient dans du satin.

De toute façon, les meilleures écoles étaient privées, prohibitives, et appartenaient au C.I.E.R.C.E., qui n’avait qu’à se baisser pour cueillir les cerveaux dont il avait besoin, au sortir des examens. Cerveaux qui auraient été bien cons de refuser, ou de partir ailleurs offrir leurs services, puisque c’était en Europe qu’on leur proposait des salaires annuels à six chiffres.

Les gens comme moi, en revanche, étaient destinés aux universités publiques pourries, comme la Sorbonne ou Jussieu. De vieilles bâtisses qui tenaient debout par la volonté du Saint-Esprit et dont les ordinateurs, un pour cinq étudiants, étaient de véritables reliques datant de plus de trente ans, pour lesquelles on ne trouvait même plus de pièce détachée. Ils fonctionnaient sous un système d’exploitation américain obsolète qui comptait plus de bugs que de puces sur le dos d’un chien errant et dont la maîtrise ne servait à rien puisque plus personne ne l’utilisait. Le C.I.E.R.C.E. avait raflé le marché informatique mondial et mis en vente son propre système d’exploitation. Tout ce que j’avais appris, je l’avais appris sur le tas avec du matériel volé acheté dans le Marais.

Je décidai de suivre les berges de la Seine pour aller chez Arth. Arrivée au Louvre, fraîchement ravalé après le Grand Incendie, je remontai la rue de Richelieu pour éviter la foule de l’avenue. Elle était déserte, car la zone était un modeste quartier d’habitation.

Je marchai donc en silence durant un bon moment et, parvenue rue Thérèse, je reconnus le léger ronronnement du moteur électrique d’une voiture, juste derrière moi.

Elle avançait au ralenti et, pourtant, il n’y avait pas de circulation.

Je sentis mes tripes se nouer et risquai un regard dans mon dos en faisant mine de vérifier un numéro d’immeuble. Il s’agissait d’un petit véhicule noir, conduit par une espèce de clown aux cheveux bleus vêtu d’un accoutrement criard. Sur le siège du passager, je crus distinguer une jolie blonde à la poitrine généreuse. Tous deux souriaient derrière le pare-brise en échangeant des regards entendus.

Ils n’étaient ni des agents du C.I.E.R.C.E. ni des flics en civil, c’était certain – je les repérais à des kilomètres à la ronde ! Sans doute un simple couple qui se promenait dans Paris.

J’accélérai toutefois le pas, par précaution, et eus la surprise d’entendre la voiture calquer sa vitesse sur la mienne.

Je tournai rue des petits champs. Le véhicule fit de même.

Ce n’était pas de la paranoïa, ils me suivaient !

Des chasseurs de prime ? Les flics avaient-ils mis ma tête à prix ? Non, ces pratiques étaient interdites en Europe. Mais alors, qui étaient ces gens ?

Je m’arrêtai, fis semblant de chercher quelque chose dans mon sac et, quand la bagnole stoppa à son tour, je piquai un sprint, virant à chaque coin de rue.

Je finis par déboucher sur une voie à sens unique, bloquée par un camion de livraison. La voiture se trouva coincée et le conducteur sortit la tête par la vitre baissée pour m’adresser un sourire.

Je remarquai alors ses yeux : des smileys jaunes. Il portait des lentilles fantaisie.

Je disparus aussi vite que je le pus et, si je craignis un instant que les deux mabouls descendent de la voiture pour me suivre, je fus vite rassurée.

Qui sont ces gus ? Qu’est-ce qu’ils me voulaient ?

En réalisant que j’étais dans le quartier du Louvre, le quartier des échangistes, l’évidence me sauta alors à la figure : le sexe. Ces pervers cherchaient simplement un troisième larron pour une partie fine ! Voilà qui expliquait leur sourire entendu et leurs clins d’œil complices.

Quelle idiote !

Quoi qu’il en soit, ils m’avaient fichu une sacrée frousse, ces deux abrutis !

Maudissant ma paranoïa galopante, je repris ma marche à un rythme plus tranquille en direction du quartier de l’Opéra.

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